Des sculptures à la galerie La Source (Fontaine-lès-Dijon) en avril 2012.
C’est fou ce que ces pièces de terre cuite patinée peuvent communiquer comme émotions…Ces petits bouts de femmes sculptées par les doigts enchanteurs de Christelle Dupaquier ne laissent vraiment pas de marbre…Ces poupées (elles en ont à peu près la taille) vous troublent, vous font sourire, vous choquent, vous interpellent. Tout est ambigüité chez elles: un air de bébé boudeur ou de petite fille innocente, mais des formes et des positions provocantes de femme-femme. Avec leurs fesses et seins opulents, elles évoquent une vénus paléolithique ou une belle africaine noire. Gourmandes de vie, impudiques, audacieuses, sensuelles, drôles, elles existent à travers leur corps, sans complexe et avec bonheur
L’artiste capte l’âme féminine et ses fantasmes. Elle se fait visiblement plaisir en créant ces bouts de chou éclatants de vie et pleins de hardiesse. Elle leur attribue souvent des pieds de géante , comme si le personnage était vu en contre-plongée, ou comme si c’était un adulte vu par un enfant! Étonnant! « La force entre par les pieds! » disait Miro!
L’homme est présent aussi à cette exposition. Mais quel contraste avec le sexe féminin! Pour lui ont été réservés les rides, le sérieux, la réflexion anxieuse…Eh ben! En tout cas, de beaux portraits.
cliquez sur les photos pour agrandir
un papier de Jonas, sur dijonscope.com est paru samedi 7 avril sur cette expo. Très intéressant.
Un régal à la galerie Nü Köza! En avril 2012: les dessins et gravures d’Antonin Malchiodi .
Petit monde fantasmagorique que celui de cet artiste nancéien. Une foule de personnages farfelus, grotesques, grimaçants, souvent mi-homme mi-bête, circulent dans son œuvre. On y voit des scènes où ça fourmille allégrement. Ce sont de véritables tableaux à la Bruegel l’ancien ou à la Jérôme Bosch . Mais, parfois, une seule créature occupe la feuille.
Les héros nés de l’imagination débridée d’Antonin Malchiodi sont blessés par la vie, déchirés (on retrouve d’ailleurs plusieurs fois le thème de la couture), cassés, infirmes, empêtrés dans des cauchemars… Certains tentent de s’échapper en s’envolant. On est devant une sacrée critique de notre société, et l’actualité triste et grisouille est bien présente…Humour noir assuré!
Un coup de crayon sûr, une utilisation discrète de la couleur, de bonnes organisations de lignes et de formes sur la feuille …C’est un travail d’artiste, à ne pas manquer. N’oubliez pas de regarder aussi les petits recueils de l’artiste, texte et images se marient pour une poésie sensible et drôle.
Le Consortium (rue de Longvic, Dijon) accueillait en son premier étage, en mars 2012, un bel éventail de l’œuvre de l’artiste italien Luigi Ontani. Un monsieur bien célèbre dans le monde de l’art contemporain, qui expose au MoMA, à Venise, à Paris Pompidou, à Sydney etc.
Grand volume et grand espace, décidément, que ces salles blanches du Consortium. Il faut savoir et pouvoir les « habiter »… Luigi Ontani a de quoi…Entre photos et peintures grand format, sculptures en céramique, objets etc. On suit le parcours de l’artiste dans les années 60-80.
Le sujet, c’est lui. L’artiste Luigi Ontani. Il se représente. Se montre. S’expose. Se met en scène… Son corps, son visage sont présents en permanence. Un narcissisme qui fait toute la matière de son art. Et la notion d’identité est sans cesse en question: personnages à plusieurs visages, mi-hommes mi animaux, masqués, maquillés, travestis…On le voit en Saint-Sébastien, en Christ, en Dante etc (des photos- portraits, comme des peintures, qu’il intitule « tableaux vivants ») . Les références à l’Histoire, aux religions, aux mythes, à l’histoire de l’art sont multiples. L’artiste est de toutes les époques et de toutes les croyances, il s’insinue partout, s’identifie aux hommes et aux divinités à travers les âges. L’ambiguïté sexuelle est là aussi. Lui-même se définissait « androgyne, hermaphrodite… ». Comme si il ne pouvait pas choisir, s’arrêter sur un être simple et uniforme. Il veut sans doute être plusieurs. Il veut être pluriel. Il veut être « tout ». Universel.
Bref. Une recherche de soi à travers une exploration minutieuse des richesses de l’humanité.
L’aspect général de son travail présenté ici est très kitsch. Clinquant, brillant, doré, chargé, …Couleurs criardes…Seules les photos (aquarellées pour certaines) ont un doux côté clichés anciens.
Autant vous dire que le personnage de Luigi Ontani, dandy, extravagant, maniéré et omniprésent dans son travail d’artiste est forcément un peu agaçant. Mais il faut reconnaître que sa recherche autour de l’identité et de l’individu est passionnante, que certaines pièces ont une beauté en elles-mêmes et que l’artiste a des idées intéressantes, telle cette petite vidéo qui apparaît sur un textile luxueux (genre habits sacerdotaux) et qui le montre en train de dévorer sa propre ombre …J’adore!
Pardon pour la photo de l’un de ses « tableau vivant », mais les reflets sur la vitre….ont joué de mauvais tours
Et voici déjà la 5ème partie de ma Série d’art. Elle ne comprend pour l’instant qu’un seul texte que j’ai écrit en décembre 2011 : « Torture d’appartement ». Voir les autres Séries dans « textes persos ».
Torture d’appartement
On nous avait avertis (de très gros dégâts). Prévenus (un vrai cataclysme). Prédit (vous allez être épouvantés). Arrivés sur les lieux, prêts à tout supporter, nous tombons en effet sur un sacré chantier. A priori, plus rien d’entier. Plus rien à sa place. Plus rien debout. Mais, contrairement à ce que j’attendais, l’équipe d’intervention semble guère affolée. Je les regarde avec étonnement. Ils ne m’ont pas habitué à ce calme. Chacun commence tranquillement à s’aventurer dans le méli-mélo capharnaüm. A petits pas. Presque un sourire aux lèvres. Comme si ce spectaculaire bouleversement allait de soi. Par-ci par-là, ils effleurent un lambeau innomé ou une carcasse indéfinissable. Comme des caresses de respect ou d’acquiescement. Enjamber les amas accumulés au sol. Se courber sous les dégringolades figées, tombées d’un plafond en ruine. Nous avançons. Il y a dans ce chaos un je ne sais quoi d’exaltant qui nous met en joie. C’est sûr, celui qui a torturé cet appartement l’a fait avec une immense allégresse. Même si ça ressemble à une crise, à une révolte, ou à un délire…ce fut joyeux…A n’en pas douter.
Tandis que mes collègues commencent leur enquête consciencieuse, qu’ils font leurs mesures, leurs photos, leurs prises d’échantillons et tout ça, je flâne encore un peu dans ce grand désordre qui me ravit. Son auteur, je l’imagine. Il a cogné du poing, arraché, déchiqueté, tiré de toutes ses forces, désossé les choses, écartelé…Il a tout ouvert en grand. Et c’est ça qui me plaît. L’ouverture. Les résistances, les pleins, les obstacles… se sont métamorphosés entre ses mains. Cloisons, murs, parois, plafonds, armatures et fermetures, tout a pris l’air. Ça respire et ça circule. La lumière diffuse partout.
En fait, à y regarder de près, le personnage qui s’est acharné ici (mais était-il seul ?) a tout réduit en lanières. Minutieusement, il a déchiqueté les matériaux. Un découpage méthodique. Je ne sais comment il s’y ait pris, surtout pour les substances les plus dures. Comment a-t-il réussi un tel tour de force, quels outils a-t-il utilisé ? Le résultat est là. Il n’existe plus de vraies surfaces. Il n’y a plus d’aplats. Ce ne sont que des morceaux allongés, étroits, plus ou moins épais, en matières et teintes diverses. Des sortes de courroies, de rubans, de sangles, ou même de fils, pour les plus fins. Parquets, isolants, placoplâtre, réseaux électriques…Tout cela est tranché, débité… Certaines de ces bandes sont encore attachées entre elles et constituent des figures plus ou moins géométriques. Beaucoup d’entre elles, restées suspendues, pendouillent dans le vide. Les courants d’air les font se balancer légèrement. D’autres sont à terre, entassés. Et je remarque soudain un détail qui m’avait échappé jusque là : des nœuds. Il y a, par endroits, des nœuds qui réunissent les éléments déchiquetés. Des nœuds maladroits, grossiers, mal serrés (il est vrai que, souvent, les matériaux ne s’y prêtent pas vraiment). Mais des nœuds qui ont été faits volontairement, après coup. Il semble qu’on ait voulu lier quelques parties des décombres, pour redonner une sorte d’unité à l’ensemble. Reconstruire peut-être quelque chose, à partir de la déconstruction… Tandis que je rêvasse au milieu des débris, l’équipe, qui a terminé son travail d’inspection, revient vers moi. Mes compagnons ont l’air perplexe. Ne comprennent rien à cette étrange démolition. Sauvage ou organisée ? Brutale ou réjouissante ? Ils ne savent plus trop quoi penser. Quel objectif avait le destructeur ? Aucun indice n’a été trouvé qui puisse permettre d’expliquer cette drôle d’action. A ce moment-là, mon téléphone sonne et voilà que notre chef nous annonce d’abandonner l’enquête. « Laissez tomber pour l’instant! Il paraît que c’est un artiste qui habitait là et qui a voulu réaliser une œuvre d’art…Je crois qu’on appelle ça une installation. On va vérifier ! »
En raccrochant j’ai le sourire. Je suis réconfortée. C’était donc ça? Même si je ne crois pas vraiment au terme d’installation, je sais maintenant que la torture de cet appartement avait un sens.
Quelle belle idée d’exposer des artistes seulement à travers leurs dessins! La galerie Nü Köza l’a fait. En mars 2012, 13 artistes montraient leurs traits…
Il y a là de tout petits dessins confidentiels, croquant des coups d’œil sur le quotidien . Il y a aussi de plus grands formats, parfois au pointillisme patient, créant des rets étranges, des labyrinthes infinis. Il y a aussi des grands dessins qui s’imposent, genre tatouages ou BD. ETC… Différentes techniques, différentes façons de regarder le monde réel ou d’en imaginer un nouveau.
L’expo a un côté brouillon, que j’aime bien, qui convient au sujet choisi: le dessin. Ce sont souvent des pages de carnet épinglées, des feuilles de papier punaisées. On se croirait dans l’atelier d’un artiste, avec ses croquis préparatoires et ses esquisses qui attendent sur le mur. Mais ces dessins ont quand même, pour la plupart, un caractère abouti. Ce sont des œuvres à part entière. Beaucoup de noir et blanc, bien entendu. Ponctué de quelques discrètes couleurs parfois. cliquer sur les photos pour agrandir
Mes préférences: Nathalie Reba , Okiko, Simon, Leslie Lhussiez.
Papier de Jonas à lire sur dijonscope ce samedi 11 février à propos de l’expo et davantage…
Série d’art, ce sont donc des textes que j’ai écrits sur le thème de l’art , des espèces de petites histoires brèves. Voici le 4ème mouvement en deux textes. (cf les 3 premiers « mouvements » dans ce blog si vous voulez)
Implosion
Le premier coup de masse qu’il donna fit sauter un éclat de pierre gros comme une noix. Il s’enhardit pour le second et frappa plus fort. Déjà, il se sentait mieux. Quelque chose à cogner. Quelque chose à casser. Il leva une troisième fois son outil et sentit son épaule droite se détendre. La lourde tête métallique s’abattit sur la statue, arrachant un gros morceau du crâne. Le bruit d’explosion le ravit. Il modifia son geste pour atteindre le visage à l’horizontal et tenter une décapitation. Ses hanches pivotèrent, sa taille tourna et ses bras décrivirent un demi-cercle devant lui. Le mouvement lui donna la sensation d’un pas de danse au ralenti et le choc final, pour lequel il accentua l’effort, le fit grogner de plaisir.
La tête du saint monta quelques secondes dans les airs et, grotesque, roula sur l’herbe comme une pomme trop mûre. Aussitôt, il abandonna la masse pour se saisir d’un marteau et s’acharna sur ce fragment tombé à terre. Une mèche bouclée de cheveux, une arcade sourcilière, un coin de lèvre…Le visage de pierre répondait docilement à la colère de son bourreau et s’éparpillait en lamentables petits bouts de chair colorés. La masse reprit son travail de destruction. Et, cette fois, se déchaîna. Les coups devenaient brefs et violents. Le drapé, sur les épaules du personnage, n’était plus qu’un amas de cailloux à ses pieds. Les plis de la tunique rouge étoilée d’argent se cassaient les uns après les autres. La crosse dorée s’abattit sur le sol, encore entière, mais l’homme, d’un coup de pied, l’envoya au loin. Elle éclata sur l’escalier tout proche. La main qui, l’instant d’avant, la tenait respectueusement, gisait sur le sol, mutilée. Les doigts étaient de la charpie.
Le tortionnaire souriait. Une brume de poussière de pierre flottait autour de lui. L’écho des chocs résonnait entre les murs de la cour. Le religieux, décapité, amputé des deux bras, dévêtu d’une partie de sa tunique, attendait le bon vouloir de son bourreau, le corps à moitié éventré. Un œil bleu, à la petite pupille noire, peint sur l’un des débris effrités qui jonchaient l’herbe, fixait inutilement l’horizon. La torture cessa un instant. L’homme reprenait son souffle. Il sentait sa hargne moins dévastatrice que tout à l’heure. Mais il empoigna à nouveau avec délice l’engin de mort et l’envoya brutalement sur la pierre. Curieusement, aucun morceau ne tomba. Mais une fente apparut. Un bloc se détacha. Un deuxième coup de masse dégagea un autre bloc. Tout le bas du corps s’ouvrait comme s’il perdait une carapace. Une simple secousse suffit à faire s’écrouler les deux coques qui se brisèrent par terre. Le saint était mort. En miette aux pieds de l’homme.
Celui-ci enrageait d’avoir déjà perdu son souffre-douleur. Il regardait autour de lui, haletant comme un fauve. Sa rage grondait encore en lui. Besoin de frapper. Besoin de détruire. Il allait s’emparer du marteau pour fracasser les grosses coquilles de pierre qui gisaient, démantelées, des deux côtés de la statue assassinée…
Quand soudain, il la vit.
Une seconde sculpture.
La statue brisée en avait révélé une autre. Plus petite. Logée à l’intérieur de la première. L’homme s’accroupit et, d’une main calme, enleva les quelques pièces de l’ancienne sculpture qui s’accrochaient encore à la partie inférieure. Il balaya doucement, avec les doigts, les débris autour de l’œuvre qu’il venait de mettre à jour. Toute agressivité de sa part s’était évanouie. Il se releva et fit quelques pas en arrière. La cour lui parut immense. Comme écartelée de tous les côtés. Déformée par l’angle de prise de vue. Il semblait lui-même avoir grandi. Etait-ce ainsi que le voyait la sculpture qui venait d’émerger ? Eblouie par la brutale lumière du jour ? Ecrasée par ce large monde qui soudain s’offrait à elle ?
Il s’accroupit à nouveau, mais, impressionné, n’osait ni s’approcher ni la toucher. Il dégagea son front des mèches humides de sueur et pensa qu’il devait avoir l’air minable avec sa barbe de huit jours et ses yeux encore injectés de sang. Il s’assit sur un coin de pelouse, évitant les gestes brusques comme s’il ne voulait pas l’effrayer.
Elle semblait avoir été façonnée tout récemment. Ses lignes douces s’arrondissaient dans l’espace et ses courbes donnaient l’impression de se déformer dès qu’on la regardait trop longuement. Elle était corps de femme. Même si les volumes n’étaient qu’abstraction. L’homme n’aurait su dire de quel élément elle était faite. A priori, de terre glaise. Pas encore passée à la cuisson. Mais elle était si claire. Si marbrée, aussi. On aurait pu pensé à une pierre polie et vernie… Intimidé, il se décida à tendre le bras et à l’effleurer de la paume. La matière l’étonna. Tiède, ferme, sans dureté. Lisse, mais comme duveteuse. Non, il ne s’agissait pas de peau. Il en avait douté un moment. Mais, non, décidément, il n’y avait pas de vie là-dedans. Du moins aucune vie telle qu’il la connaissait. Il aventura davantage sa main et osa caresser les formes harmonieuses de la sculpture. Elles étaient si simples. Sans détour. Et pourtant si parfaites.
Il se leva, poussa du pied les quelques restes ruinés du vieux saint et, résolument, se baissa pour saisir la nouvelle venue. Il fallait lui offrir une place digne de sa beauté. Son poids l’étonna. Elle était lourde. Ce qui confirma son idée d’une œuvre en pierre. Le dit de se rassurer, sans doute. Dans ses bras, il eut l’impression qu’elle se blottissait, confiante. La sculpture s’apprivoisait. Et l’homme s’apaisait.
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Foliation
Vraiment, cet arbuste buissonnant n’avait rien d’extraordinaire. Un arbuste.
Planté par les anciens propriétaires de la maison, il occupait une place modeste dans le jardin.
Consciencieusement, il bourgeonnait au printemps, verdoyait en été, jaunissait en automne et étirait ses maigres petites branches en hiver. De taille moyenne, il semblait ne pas avoir changé depuis des années. Avait-il pris quelques centimètres ? Agnès n’aurait su le dire. Elle ne le surveillait pas.
Certes, elle le voyait de son atelier de sculpteur, mais sans plus. Elle ne lui accordait un regard (agacé) qu’à la saison où il perdait ses feuilles. Le parterre nécessitait alors un ratissage. Or, Agnès n’avait aucun goût pour le jardinage. Le seul avantage qu’elle reconnaissait à son jardin, c’est qu’il lui procurait une certaine surface de liberté, un cercle de protection…Voilà tout.
Pourquoi, ce jour-là, leva-t-elle les yeux de sa table de travail, derrière la verrière? Pour la première fois, l’arbuste attirait son regard. Elle l’observa un moment, tout en triturant sa boule de glaise. Quelque chose avait changé dans l’aspect des feuilles. Un détail infime. Mais lequel?
On était en juin. La végétation était au meilleur de sa forme. Et cependant le vert de la plante lui paraissait différent. Etait-il malade ce petit arbre chétif ? Elle se promit de regarder de plus près la prochaine fois qu’elle sortirait. Plusieurs fois elle oublia. Un soir, enfin, en traversant le jardin, elle se pencha sur son cas. Effectivement, le vert habituel des feuilles s’était modifié. Plus terne? Tirant davantage sur le brun? Agnès hésitait, connaissant mal la couleur originelle.
Le lendemain, elle posa la question à un voisin qui consacrait au jardinage une grande partie de sa vie de retraité. Pensait-il que ce buisson était atteint d’une maladie? Il examina le patient et son diagnostic fut net : non, la plante était saine. Il n’en dit pas plus long. Mais l’inquiétude se lisait sur son visage. Et, dorénavant, il viendrait chaque matin constater les métamorphoses de l’arbrisseau. Car, l’affaire ne faisait que commencer.
Agnès se prit d’affection pour ces moments quotidiens où le voisin, l’arbuste et elle communiaient dans une histoire qui, finalement, devenait une drôle d’histoire…
Les changements ne se manifestaient pas de façon régulière. Plusieurs semaines pouvaient passer sans que rien ne se produise. Et puis, soudain, les choses se précipitaient. Après la couleur, c’est la forme des feuilles qui se modifia. Elles s’arrondissaient. Elles s’étalaient. Il semblait même qu’elles se redressaient et qu’elles grandissaient.
De son atelier, Agnès ne perdait pas une miette de cette évolution. Elle en prenait régulièrement des photos. Le voisin, lui, n’appréciait pas du tout cette transformation qu’il ne trouvait décrite dans aucun magazine de jardinage, ni même sur les sites Internet spécialisés qu’il consultait goulûment…Cette plante les narguait. Elle avait l’air en pleine forme et, sans traitement aucun, montrait bonne mine et port altier. De plus en plus, ses feuilles se tenaient comme des mains ouvertes, la paume tournée vers le ciel. Légèrement creusées au centre. Comme des coupelles. Agnès aimait leurs reflets mordorés. Au toucher, elles semblaient avoir épaissi. En tout cas, elles ne baissaient plus du nez. Le voisin continuait de se poser des questions et d’émettre des suppositions. Agnès, elle, souriait de ses préoccupations et ne faisait que noter avec plaisir le nouvel aspect de cette belle chose végétale. On aurait presque oublié son caractère naturel…Le tronc et les petites branches grêles avaient pris une certaine fermeté. Agnès passait ses doigts sur le bois lisse et légèrement brillant. Et, en s’éloignant vers la maison, elle se retournait pour admirer l’ensemble vert bronze, du plus bel effet dans le parterre. Très décoratif, pensait-elle. Peut-être même plus…Il y avait là une beauté étrange qui commençait à naître…Et qui la rendait heureuse .
L’été avait laissé la place à l’automne. Mais l’arbuste n’avait visiblement pas l’intention de jaunir ses feuilles ni de les perdre. Au contraire, elles rayonnaient d’une vie forte et pleine. Le vent n’avait même plus de pouvoir sur elles. Les grosses bourrasques les faisaient à peine frémir.
Un matin, Agnès était penchée sur une œuvre qu’on lui avait commandé et qu’elle avait de la peine à terminer. Toujours insatisfaite du résultat. (Décidément, elle détestait les commandes). Un petit bruit régulier occupait ses oreilles depuis un moment, dont elle n’avait pas tout à fait conscience. Il provenait de l’extérieur. Elle réalisa qu’en fait il pleuvait. Une bonne grosse pluie d’automne. Machinalement, elle jeta un œil à l’arbuste et comprit que le bruit entendu était celui des gouttes qui l’arrosaient. Un crépitement. Presque un son de clochettes. Ou quelques cymbales qui tintent…Oubliant le parapluie, Agnès se précipita auprès de son arbrisseau mutant, qu’elle négligeait depuis une bonne semaine. Le voisin était parti en voyage et par conséquent, lui aussi, avait abandonné la surveillance. Elle caressa du doigt une feuille mouillée. Le froid l’étonna. Elle la tapota du bout de l’ongle pour l’entendre sonner comme un petit plat de métal. Sa main enserra le tronc qui avait encore pris du volume. Ce n’était plus du bois, Agnès en était sûre. Une sorte de résine peut-être. Elle se baissa pour examiner la base. L’arbuste n’était plus enterré mais reposait sur le sol à l’aide d’un large socle, tel un fin plateau. Là encore, une matière nouvelle était apparue, qui n’avait plus rien d’organique. On ne voyait aucune trace de son déracinement. La terre n’avait pas changé d’aspect autour du pied… Agnès courut chercher son appareil photo. Elle sentait une excitation très agréable l’envahir.
Le lendemain, le client est venu voir l’avancée du travail sur la statue en commande. Pas encore terminée ? Il a semblé déçu.
En repartant, il a marqué un temps d’arrêt devant l’arbuste métamorphosé. « Cette sculpture est de vous, bien sûr? Sacrées lignes ! Belle harmonie ! Et un mélange de matières étonnant ! C’est superbe ! Est-ce que c’est une maquette pour une œuvre monumentale ? Elle m’intéresse, vous savez ! On en reparlera! A bientôt ! »
Escapade parisienne ! J’ai vu l’exposition Marcel Storr, « bâtisseur visionnaire » au Pavillon Carré de Baudoin (dans le XXème). En mars 2012
Marcel Storr, enfant de l’Assistance Publique, sourd, illettré, balayeur et jardinier à la Ville de Paris…Marcel Storr, créateur d’architectures folles et de cités futuristes…Cet homme, entre 1930 et 1965, n’a pas cessé de dessiner et colorier. Une œuvre cachée. Une œuvre géniale.
Il a d’abord réalisé des églises. Minutieusement dessinées. Puis il s’est lancé dans des cathédrales imaginaires qui flirtent avec le ciel. Puis il s’est aventuré dans des mégapoles délirantes, fouillées de détails ( On pense à du textile, comme des tapisseries au petit point). L’exposition montre cette évolution intéressante de l’artiste. C’est obsessionnel, naïf…C’est super inventif. C’est magnifique! On cherche des références: la Russie, le Cambodge, New-York, Hong Kong etc. On croit voir parfois des anciennes cartes géographiques ou des plans de jardins des siècles passés…Mais on est dans l’impossible, dans le jamais vu.
En plus, l’expo se situe dans une jolie « folie » du XVIIIème siècle, au bord d’un petit jardin calme, au cœur d’un quartier vif et animé. L’entrée est gratuite
Sur Dijon, je ne sais pas s’il se joue encore mais essayez d’aller voir ce film d’un polonais dont j’ai oublié le nom. « Bruegel, le moulin et la croix ». Magnifique. On entre dans le tableau « Le portement de la croix ». Les personnages vivent sous nos yeux. C’est beau. Lumières, teintes etc. C’est intéressant historiquement aussi. Le tableau s’explique, s’anime, s’agrandit, s’approfondit…Parfois se fige.
En décembre 2011, la galerie La Source, à Fontaine-lès-Dijon, a offert une exposition qui changeait un peu de l’ordinaire, puisqu’il s’agissait exclusivement de gravures. « 15 ans de gravure » dit leur auteur, Raphaëlle Jouffroy.
Pointe sèche, eau-forte, aquatinte…Raphaëlle Jouffroy maîtrise les techniques (sans parler du dessin qu’elle maîtrise aussi!). La gravure représente un travail long, minutieux, soigné. Le résultat , chez cette artiste, est magnifique. Dans la grande salle du bas, elle a choisi d’accrocher des séries, qui montrent les différentes étapes de son travail de graveur. C’est à la fois intéressant et beau.
Et, sinon, que de petits mondes intimistes, d’atmosphères confidentielles! L’artiste sait créer une ambiance. Qu’en peu de lignes ces choses là sont dites! Ces chiens de traîneau dans la tempête, ces chameaux dans le vent de sable, ce chat derrière le rideau, ce baiser, ces scènes de chasse, de corrida… Des mini formats qui demandent qu’on s’approche et qu’on s’attarde. Une même teinte sépia qui empêche de se laisser distraire. On avance sur la pointe des pieds dans les salles de la galerie, pour ne pas déranger les souvenirs et les émotions que murmurent les œuvres. On a l’impression de feuilleter un de ces vieux albums photos qui laissent transpirer tant de sentiments…
je mets une photo gros plan (extrait d’une oeuvre) et une photo d’un cadre vu d’un peu loin, pour donner l’idée de la taille de certaines gravures et de leur présentation (très réussie). Cliquez pour agrandir
Coup de foudre et crise cardiaque dans le hall de l’ABC, passage Darcy à Dijon…Boum, boum, Fabien Lédé, l’artiste amoureux fait battre les cœurs. Si! C’est vrai! Une exposition formidable, je trouve, avec plein de coups de cœur! Son titre: « Heartbeat-Heartbut ». Pas des cœurs de pacotille de saint-Valentin. Rouges avec des petits nœuds dorés. Non! Des vrais cœurs ( à l’anatomie naïve quand même, mais beaux… comme des cœurs). Des cœurs arrachés, explosés d’amour, qui irradient, ou qu’on brandit à bout de bras, ou qu’on abandonne sur une chaise ou dans un coin, parce que c’est la vie.
En février 2012, Fabien Lédé a donc exposé ses grandes toiles brutes, sans cadre. Un art bien à lui. A la fois tendre et puissant. Fou, primitif (quelque chose d’aztèque), drôle ou terrifiant.
Et tout est textile…Des milliers de petits traits au marqueur-peinture évoquent des points de couture: illusion, mais il y aussi des morceaux d’étoffe réellement cousus appliqués sur la toile…On a l’impression de regarder de grandes tapisseries d’antan. On pense également, bien sûr, à l’art populaire du patchwork. Le « petit point » va bien à Fabien Lédé. Il a très souvent travaillé ainsi, couvrant entièrement sa toile de mini traits de stylo bille. Minutie.
Cet artiste m’a souvent fait penser à Robert Combas (ou parfois à James Ensor) mais il étonne toujours, enrichissant sans cesse son travail de plasticien, bougeant, évoluant, cherchant. Avec son fil conducteur bien personnel.
Les photos sont des extraits d’œuvres exposées à l’ABC. Cliquez pour agrandir
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