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Dessins à Nü Kösa

Quelle belle idée d’exposer des artistes seulement à travers leurs dessins! La galerie Nü Köza l’a fait. En mars 2012, 13 artistes montraient leurs traits…

Il y a là de tout petits dessins confidentiels, croquant des coups d’œil sur le quotidien . Il y a aussi de plus grands formats, parfois au pointillisme patient, créant des rets étranges, des labyrinthes infinis. Il y a aussi des grands dessins qui s’imposent, genre tatouages ou BD.  ETC… Différentes techniques, différentes façons de regarder le monde réel ou d’en imaginer un nouveau.

L’expo a un côté brouillon, que j’aime bien, qui convient au sujet choisi: le dessin. Ce sont souvent des pages de carnet épinglées, des feuilles de papier punaisées. On se croirait dans l’atelier d’un artiste, avec ses croquis préparatoires et ses esquisses qui attendent sur le mur. Mais ces dessins ont quand même, pour la plupart, un caractère abouti. Ce sont des œuvres à part entière. Beaucoup de noir et blanc, bien entendu. Ponctué de quelques discrètes couleurs parfois. cliquer sur les photos pour agrandir

Mes préférences: Nathalie Reba , Okiko, Simon, Leslie Lhussiez.

Papier de Jonas à lire sur dijonscope ce samedi 11 février à propos de l’expo et davantage…

 

Série d’art (Quatrième mouvement)

Série d’art, ce sont donc des textes que j’ai écrits sur le thème de l’art , des espèces de petites histoires brèves. Voici le 4ème mouvement en deux textes. (cf les 3 premiers « mouvements » dans ce blog si vous voulez)

Implosion

Le premier coup de masse qu’il donna fit sauter un éclat de pierre gros comme une noix. Il s’enhardit pour le second et frappa plus fort. Déjà, il se sentait mieux. Quelque chose à cogner. Quelque chose à casser. Il  leva une troisième fois son outil et sentit son épaule droite se détendre. La lourde tête métallique s’abattit sur la statue, arrachant un gros morceau du crâne. Le bruit d’explosion le ravit. Il modifia son geste pour atteindre le visage à l’horizontal et tenter une décapitation. Ses hanches pivotèrent, sa taille tourna et ses bras décrivirent un demi-cercle devant lui. Le mouvement lui donna la sensation d’un pas de danse au ralenti et le choc final, pour lequel il accentua l’effort, le fit grogner de plaisir.

La tête du saint monta quelques secondes dans les airs et, grotesque, roula sur l’herbe comme une pomme trop mûre. Aussitôt, il abandonna la masse pour se saisir d’un marteau et s’acharna sur ce fragment tombé à terre. Une mèche bouclée de cheveux, une arcade sourcilière, un coin de lèvre…Le visage de pierre répondait docilement à la colère de son bourreau  et s’éparpillait en lamentables petits bouts de chair colorés. La masse reprit son travail de destruction. Et, cette fois, se déchaîna. Les coups devenaient brefs et violents. Le drapé, sur les épaules du personnage, n’était plus qu’un amas de cailloux à ses pieds. Les plis de la tunique rouge étoilée d’argent se cassaient les uns après les autres. La crosse dorée s’abattit sur le sol, encore entière, mais l’homme, d’un coup de pied, l’envoya au loin. Elle éclata sur l’escalier tout proche. La main qui, l’instant d’avant, la tenait respectueusement, gisait sur le sol, mutilée. Les doigts étaient de la charpie.

Le tortionnaire souriait. Une brume de poussière de pierre flottait autour de lui. L’écho des chocs résonnait entre les murs de la cour. Le religieux, décapité, amputé des deux bras, dévêtu d’une partie de sa tunique, attendait le bon vouloir de son bourreau, le corps à moitié éventré. Un œil bleu, à la petite pupille noire, peint sur l’un des débris effrités qui jonchaient l’herbe, fixait inutilement l’horizon. La torture cessa un  instant. L’homme reprenait son souffle. Il sentait sa hargne moins dévastatrice que tout à l’heure. Mais il empoigna à nouveau avec délice l’engin de mort et l’envoya brutalement sur la pierre. Curieusement, aucun morceau ne tomba. Mais une fente apparut. Un bloc se détacha. Un deuxième coup de masse dégagea un autre bloc. Tout le bas du corps s’ouvrait comme s’il perdait une carapace. Une simple secousse suffit à faire s’écrouler les deux  coques qui se brisèrent par terre. Le saint était mort. En miette aux pieds de l’homme.

Celui-ci enrageait d’avoir déjà perdu son souffre-douleur. Il regardait autour de lui, haletant comme un fauve. Sa rage grondait encore en lui. Besoin de frapper. Besoin de détruire. Il allait s’emparer du marteau pour fracasser les grosses coquilles de pierre qui gisaient, démantelées, des deux côtés de la statue assassinée…

Quand soudain, il la vit.

Une seconde sculpture.

La statue brisée en avait révélé une autre. Plus petite. Logée à l’intérieur de la première. L’homme s’accroupit et, d’une main calme, enleva les quelques pièces de l’ancienne sculpture qui s’accrochaient encore à la partie inférieure. Il balaya doucement, avec les doigts, les débris autour de l’œuvre qu’il venait de mettre à jour. Toute agressivité de sa part s’était évanouie. Il se releva et fit quelques pas en arrière. La cour lui parut immense. Comme écartelée de tous les côtés. Déformée par l’angle de prise de vue. Il semblait lui-même avoir grandi. Etait-ce ainsi que le voyait la sculpture qui venait d’émerger ? Eblouie par la brutale lumière du jour ? Ecrasée par ce large monde qui soudain s’offrait à elle ?

Il s’accroupit à nouveau, mais, impressionné, n’osait ni s’approcher ni la toucher. Il dégagea son front des mèches humides de sueur et pensa qu’il devait avoir l’air minable avec sa barbe de huit jours et ses yeux encore injectés de sang. Il s’assit sur un coin de pelouse, évitant les gestes brusques comme s’il ne voulait pas l’effrayer.

Elle semblait avoir été façonnée tout récemment. Ses lignes douces s’arrondissaient dans l’espace et ses courbes donnaient l’impression de se déformer dès qu’on la regardait trop longuement. Elle était corps de femme. Même si les volumes n’étaient  qu’abstraction. L’homme n’aurait su dire de quel élément elle était faite. A priori, de terre glaise. Pas encore passée à la cuisson. Mais elle était si claire. Si marbrée, aussi. On aurait pu pensé à une pierre polie et vernie… Intimidé, il se décida à tendre le bras et à l’effleurer de la paume. La matière l’étonna. Tiède, ferme, sans dureté. Lisse, mais comme duveteuse. Non, il ne s’agissait pas de peau. Il en avait douté un moment. Mais, non, décidément, il n’y avait pas de vie là-dedans. Du moins aucune vie telle qu’il la connaissait. Il aventura davantage sa main et osa caresser les formes harmonieuses de la sculpture. Elles étaient si simples. Sans détour. Et pourtant si parfaites.

Il se leva, poussa du pied les quelques restes ruinés du vieux saint et, résolument, se baissa pour saisir la nouvelle venue. Il fallait lui offrir une place digne de sa beauté. Son poids l’étonna. Elle était lourde. Ce qui confirma son idée d’une œuvre en pierre. Le dit de se rassurer, sans doute. Dans ses bras, il eut l’impression qu’elle se blottissait, confiante. La sculpture s’apprivoisait. Et l’homme s’apaisait.

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 Foliation

Vraiment, cet arbuste buissonnant n’avait rien d’extraordinaire. Un arbuste.

Planté par les anciens propriétaires de la maison, il occupait une place modeste dans le jardin.

Consciencieusement, il bourgeonnait au printemps, verdoyait en été, jaunissait en automne et étirait ses maigres petites branches en hiver. De taille moyenne, il semblait ne pas avoir changé depuis des années. Avait-il pris quelques centimètres ? Agnès n’aurait su le dire. Elle ne le surveillait pas.

Certes, elle le voyait de son atelier de sculpteur, mais sans plus. Elle ne lui accordait un regard (agacé) qu’à la saison où il perdait ses feuilles. Le parterre nécessitait alors un ratissage. Or, Agnès n’avait aucun goût pour le jardinage. Le seul avantage qu’elle reconnaissait à son jardin, c’est qu’il lui procurait une certaine surface de liberté, un cercle de protection…Voilà tout.

Pourquoi, ce jour-là, leva-t-elle les yeux de sa table de travail, derrière la verrière? Pour la première fois, l’arbuste attirait son regard. Elle l’observa un moment, tout en triturant sa boule de glaise. Quelque chose avait changé dans l’aspect des feuilles. Un détail infime. Mais lequel?

On était en juin. La végétation était au meilleur de sa forme. Et cependant le vert de la plante lui paraissait différent. Etait-il malade ce petit arbre chétif ? Elle se promit de regarder de plus près la prochaine fois qu’elle sortirait. Plusieurs fois elle oublia. Un soir, enfin, en traversant le jardin, elle se pencha sur son cas. Effectivement, le vert habituel des feuilles s’était modifié. Plus terne? Tirant davantage sur le brun? Agnès hésitait, connaissant mal la couleur originelle.

Le lendemain, elle posa la question à un voisin qui consacrait au jardinage une grande partie de sa vie de retraité. Pensait-il que ce buisson était atteint d’une maladie? Il examina le patient et son diagnostic fut net : non, la plante était saine. Il n’en dit pas plus long. Mais l’inquiétude se lisait sur son visage. Et, dorénavant, il viendrait chaque matin constater les métamorphoses de l’arbrisseau. Car, l’affaire ne faisait que commencer.

Agnès se prit d’affection pour ces moments quotidiens où le voisin, l’arbuste et elle communiaient dans une histoire qui, finalement, devenait une drôle d’histoire…

Les changements ne se manifestaient pas de façon régulière. Plusieurs semaines pouvaient passer sans que rien ne se produise. Et puis, soudain, les choses se précipitaient. Après la couleur, c’est la forme des feuilles qui se modifia. Elles s’arrondissaient. Elles s’étalaient. Il semblait même qu’elles se redressaient et qu’elles grandissaient.

De son atelier, Agnès ne perdait pas une miette de cette évolution. Elle en prenait régulièrement des photos. Le voisin, lui, n’appréciait pas du tout cette transformation qu’il ne trouvait décrite dans aucun magazine de jardinage, ni même sur les sites Internet spécialisés qu’il consultait goulûment…Cette plante les narguait. Elle avait l’air en pleine forme et, sans traitement aucun, montrait bonne mine et port altier. De plus en plus, ses feuilles se tenaient comme des mains ouvertes, la paume tournée vers le ciel. Légèrement creusées au centre. Comme des coupelles. Agnès aimait leurs reflets mordorés. Au toucher, elles semblaient avoir épaissi. En tout cas, elles ne baissaient plus du nez. Le voisin continuait de se poser des questions et d’émettre des suppositions. Agnès, elle, souriait de ses préoccupations et ne faisait que noter avec plaisir le nouvel aspect de cette belle chose végétale. On aurait presque oublié son caractère naturel…Le tronc et les petites branches grêles avaient pris une certaine fermeté. Agnès passait ses doigts sur le bois lisse et légèrement brillant. Et, en s’éloignant vers la maison, elle se retournait pour admirer l’ensemble vert bronze, du plus bel effet dans le parterre. Très décoratif, pensait-elle. Peut-être même plus…Il y avait là une beauté étrange qui commençait à naître…Et qui la rendait heureuse .

L’été avait laissé la place à l’automne. Mais l’arbuste n’avait visiblement pas l’intention de jaunir ses feuilles ni de les perdre. Au contraire, elles rayonnaient d’une vie forte et pleine. Le vent n’avait même plus de pouvoir sur elles. Les grosses bourrasques les faisaient à peine frémir.

Un matin, Agnès était penchée sur une œuvre qu’on lui avait commandé et qu’elle avait de la peine à terminer. Toujours insatisfaite du résultat. (Décidément, elle détestait les commandes). Un petit bruit régulier occupait ses oreilles depuis un moment, dont elle n’avait pas tout à fait conscience. Il provenait de l’extérieur. Elle réalisa qu’en fait il pleuvait. Une bonne grosse pluie d’automne. Machinalement, elle jeta un œil à l’arbuste et comprit que le bruit entendu était celui des gouttes qui l’arrosaient. Un crépitement. Presque un son de clochettes. Ou quelques cymbales qui tintent…Oubliant le parapluie, Agnès se précipita auprès de son arbrisseau mutant, qu’elle négligeait depuis une bonne semaine. Le voisin était parti en voyage et par conséquent, lui aussi, avait abandonné la surveillance. Elle caressa du doigt une feuille mouillée. Le froid l’étonna. Elle la tapota du bout de l’ongle pour l’entendre sonner comme un petit plat de métal. Sa main enserra le tronc qui avait encore pris du volume. Ce n’était plus du bois, Agnès en était sûre. Une sorte de résine peut-être. Elle se baissa pour examiner la base. L’arbuste n’était plus enterré mais reposait sur le sol à l’aide d’un large socle, tel un fin plateau. Là encore, une matière nouvelle était apparue, qui n’avait plus rien d’organique. On ne voyait aucune trace de son déracinement. La terre n’avait pas changé d’aspect autour du pied… Agnès courut chercher son appareil photo. Elle sentait une excitation très agréable l’envahir.

Le lendemain, le client est venu voir l’avancée du travail sur la statue en commande. Pas encore terminée ? Il a semblé déçu.

En repartant, il a marqué un temps d’arrêt devant l’arbuste métamorphosé. « Cette sculpture est de vous, bien sûr? Sacrées lignes ! Belle harmonie ! Et un mélange de matières étonnant ! C’est superbe ! Est-ce que c’est une maquette pour une œuvre  monumentale ? Elle m’intéresse, vous savez ! On en reparlera! A bientôt ! »

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Marcel Storr, à Paris

Escapade parisienne ! J’ai vu l’exposition Marcel Storr,  « bâtisseur visionnaire » au Pavillon Carré de Baudoin (dans le XXème). En mars 2012

Marcel Storr, enfant de l’Assistance Publique, sourd, illettré, balayeur et jardinier à la Ville de Paris…Marcel Storr, créateur d’architectures folles et de cités futuristes…Cet homme, entre 1930 et 1965, n’a pas cessé de dessiner et colorier. Une œuvre cachée. Une œuvre géniale.

Il a d’abord réalisé des églises. Minutieusement dessinées. Puis il s’est lancé dans des cathédrales imaginaires qui flirtent avec le ciel. Puis il s’est aventuré dans des mégapoles délirantes, fouillées de détails ( On pense à du textile, comme des tapisseries au petit point).  L’exposition montre cette évolution intéressante de l’artiste. C’est obsessionnel, naïf…C’est super inventif. C’est magnifique! On cherche des références: la Russie, le Cambodge, New-York, Hong Kong etc. On croit voir parfois des anciennes cartes géographiques ou des plans de jardins des siècles passés…Mais on est dans l’impossible, dans le jamais vu.

En plus, l’expo se situe dans une jolie « folie » du XVIIIème siècle, au bord d’un petit jardin calme, au cœur d’un quartier vif et animé. L’entrée est gratuite

 

 

un film extra: Breughel

Sur Dijon, je ne sais pas s’il se joue encore mais essayez d’aller voir ce film d’un polonais dont j’ai oublié le nom. « Bruegel, le moulin et la croix ». Magnifique. On entre dans le tableau « Le portement de la croix ». Les personnages vivent sous nos yeux. C’est beau. Lumières, teintes etc. C’est intéressant historiquement aussi. Le tableau s’explique, s’anime, s’agrandit, s’approfondit…Parfois se fige.

Raphaëlle Jouffroy, gravures (la source)

En décembre 2011, la galerie La Source, à Fontaine-lès-Dijon, a offert une exposition qui changeait un peu de l’ordinaire, puisqu’il s’agissait exclusivement de gravures. « 15 ans de gravure » dit leur auteur, Raphaëlle Jouffroy.

Pointe sèche, eau-forte, aquatinte…Raphaëlle Jouffroy maîtrise les techniques (sans parler du dessin qu’elle maîtrise aussi!). La gravure représente un travail long, minutieux, soigné. Le résultat , chez cette artiste, est magnifique. Dans la grande salle du bas, elle a choisi d’accrocher des séries, qui montrent les différentes étapes de son travail de graveur. C’est à la fois intéressant et beau.

Et, sinon, que de petits mondes intimistes, d’atmosphères confidentielles! L’artiste sait créer une ambiance. Qu’en peu de lignes ces choses là sont dites! Ces chiens de traîneau dans la tempête, ces chameaux dans le vent de sable, ce chat derrière le rideau, ce baiser, ces scènes de chasse, de corrida… Des mini formats qui demandent qu’on s’approche et qu’on s’attarde.  Une même teinte sépia qui empêche de se laisser distraire. On avance sur la pointe des pieds dans les salles de la galerie, pour ne pas déranger les souvenirs et les émotions que murmurent les œuvres. On a l’impression de feuilleter un de ces vieux albums photos qui laissent transpirer tant de sentiments…

je mets une photo gros plan (extrait d’une oeuvre) et une photo d’un cadre vu d’un peu loin, pour donner l’idée de la taille de certaines gravures et de leur présentation (très réussie). Cliquez pour agrandir

 

fabien lédé à l’ABC, coup de coeur

Coup de foudre et crise cardiaque dans le hall de l’ABC, passage Darcy à Dijon…Boum, boum, Fabien Lédé, l’artiste amoureux fait battre les cœurs. Si! C’est vrai! Une exposition formidable, je trouve, avec plein de coups de cœur! Son titre: « Heartbeat-Heartbut ». Pas des cœurs de pacotille de saint-Valentin. Rouges avec des petits nœuds dorés. Non!  Des vrais cœurs ( à l’anatomie naïve quand même, mais beaux… comme des cœurs). Des cœurs arrachés, explosés d’amour, qui irradient, ou qu’on brandit à bout de bras, ou qu’on abandonne sur une chaise ou dans un coin, parce que c’est la vie.

En février 2012, Fabien Lédé a donc exposé ses grandes toiles brutes, sans cadre. Un art bien à lui. A la fois tendre et puissant. Fou, primitif (quelque chose d’aztèque), drôle ou terrifiant.

Et tout est textile…Des milliers de petits traits au marqueur-peinture évoquent des points de couture: illusion, mais il y aussi des morceaux d’étoffe réellement cousus appliqués sur la toile…On a l’impression de regarder de grandes tapisseries d’antan. On pense également, bien sûr, à l’art populaire du patchwork. Le « petit point » va bien à Fabien Lédé. Il a très souvent travaillé ainsi, couvrant entièrement sa toile de mini traits de stylo bille. Minutie.

Cet artiste m’a souvent fait penser à Robert Combas (ou parfois à James Ensor) mais il étonne toujours, enrichissant sans cesse son travail de plasticien, bougeant, évoluant, cherchant. Avec son fil conducteur bien personnel.

Les photos sont des extraits d’œuvres exposées à l’ABC. Cliquez pour agrandir

biennale de lyon

De la biennale d’art contemporain de Lyon j’ai envie de choisir un seul bon souvenir à vous évoquer! …J’hésite. Parmi les œuvres des trois sites que j’ai visités, il n’y en a qu’une petite dizaine qui m’ont interpellée (par exemple celles de arthur bispo do rosario, eva kotatkova, virginia chihota, christian lhopital, robert kusmirowski, laura lima  etc)

Allez, je choisis « la sorcière » de Cildo Meireles (La Bruja)

au sol, dans deux immenses salles, s’étirent et s’emmêlent des milliers de kilomètres de fils de laine. Une invasion. Une prolifération. Le visiteur marche sur ce réseau enchevêtré, dérape ou se prend les pieds dedans (pris dans les mailles d’un filet?)….Certains fils grimpent souplement au plafond, toiles d’araignées élégantes. Au fond de la seconde salle, on s’aperçoit que les fils sont crachés par un balai posé contre le mur. (On peut aussi supposer, à l’inverse, que le balai aspire cet océan de fils). Un peu plus loin, dans un recoin, s’est accumulé un gros tas de fils. Une montagne avachie. Peut-être la réserve, ou le rebut.

Cet étalage de fils crée un bel ensemble de lignes noires, certes chaotique mais harmonieux. Les traits structurent  l’espace. L’esthétique est présente (chic!). La réflexion aussi: On pense à un crayon rageur qui aurait tracé,tourbillonné, filé, gribouillé… Ou on pense à un ouvrage qui aurait été tissé et qui est en train de se défaire, et c’est la débâcle. Un travail de longue haleine qui se détricote, se détruit…Et c’est le désordre. Ou alors…C’est le contraire, la pagaille d’avant la création..

Et cette œuvre du brésilien Cildo Meireles cohabite avec le travail d’autres artistes. Des dessins aux murs et des objets qui ont trouvé leur place dessus. Intéressant, vraiment.

cliquer sur les photos pour agrandir

 

marc-antoine mazoyer, galerie nü köza


Un peintre s’était installé à Nü Köza en novembre 2011. Un peintre. Un vrai. Qui mène une sincère aventure picturale depuis des années. Après l’abstraction, il a introduit peu à peu des personnages qui émergent de cette matière colorée tellement vivante dans ses tableaux. Oui, sous le pinceau de marc-antoine Mazoyer, on a presque l’impression d’une matière organique qui se développe ou se déplace, gonfle ou maigrit…Qui existe en elle-même.

Par moments, il semble même que l’artiste soit en lutte avec ses pigments…La toile du triptyque exposée à Nü Köza, qu’il intitule l’atelier du peintre, montre d’ailleurs l’artiste en position très dynamique. (J’ai même cru d’abord qu’il s’agissait d’un coureur de jeux olympiques!!) Le pinceau pourrait être une arme dans sa main. Au même titre que celles que brandissent nombre de ses personnages. Car, chez marc-antoine Mazoyer, le climat est souvent à la révolution, à la contestation. Le poing est en avant. On est « debout », en action…Et son geste de peintre a quelque chose de ce refus de la passivité et de l’immobilisme.

Ses grands formats vous accueillaient dans ce bel espace de la galerie, rue Charlie Chaplin à Dijon, pas forcément avec douceur! Ils attaquent un peu! Certains violets, par exemple, pour moi, sont agressifs au possible! Et puis, vous restez. Et vous voyez qu’il se passe quelque chose. Vous vous approchez. L’énergie de cette peinture vous gagne.

« Le supplicié » , en particulier, est une toile bouleversante. Faite de souffrance et d’humiliation. Et c’est justement par la peinture (et non le dessin ou la forme) que cela est exprimé.

 

 

Je suis en chantier (Christine Delbecq)

Le texte qui suit, je l’ai écrit en 2008, inspirée par une oeuvre de l’artiste plasticienne Christine Delbecq (cf les deux photos). Il s’intitule « Je suis en chantier », suivi de « Journal d’archéologie ».

 

 

 

 

Je suis en chantier. Je suis un vaste chantier.

 J’ai entrepris des fouilles de moi-même.

Ma recherche archéologique a débuté il y a quelques années. Et, aujourd’hui, accroupie en moi-même, je continue à gratter le (mon) terrain. Je le ronge, je le grignote. On me dit que je cherche du vent. Mais, parfois, je trouve des choses.

Et j’exhume.

Ce que j’extrais du sol de ma vie personnelle n’est pas forcément toujours en très bon état. Le temps passé dans ces profondeurs humides (ou sèches ?), à l’abri de l’air et de la lumière, donne cependant des résultats encourageants pour le déchiffrage.

Mes vestiges à moi sont suffisamment bien conservés pour donner lieu à des décryptages intéressants.

 
J’ai notamment découvert une série d’objets que je nommerais pour l’instant « manuscrits » faute d’en savoir plus long. J’en ai sorti sept à ce jour. Je pense qu’il n’en existe pas davantage. Le chiffre sept a toujours été symbolique.

Chaque pièce de cette découverte, je l’ai fixée à l’intérieur d’un cadre après avoir soigneusement nettoyé et lissé la matière. Celle-ci semble être de type textile. J’en dirai plus quand je l’aurai étudiée en détail.

Je vois des signes qui apparaissent sur (ou sous) « l’étoffe » et qui pourraient être une écriture inconnue.

Arbitrairement, j’ai rangé ces pièces dans un certain ordre. Epinglées au mur, elles seront plus faciles à étudier. Je pense que chacune aura des secrets à révéler, mais il faudra sans doute que j’établisse des rapprochements (des comparaisons, des liens, des rapports) entre elles. Elles doivent sans doute se compléter les unes les autres. Ou s’expliquer l’une l’autre.

Ma connaissance de mon sous-sol intime suffira-t-elle à venir à bout de ces objets et de leurs mystères ? Le site où je prospecte depuis un certain temps m’a permis de mettre au jour des choses inattendues (étonnantes). Cette archéologie de moi-même est décidément captivante.

Et cette fois, avec cette série, j’ai l’impression que j’entre dans une nouvelle phase, plutôt difficile. Les pièces en question reposaient dans une couche que je n’avais pas encore explorée. Elles n’ont pas d’équivalent, je crois, parmi tout ce que j’ai déjà exhumé. Je ne les situe donc pas dans une époque définie ni dans un style connu.

 Journal d’archéologie

1er jour

S’il s’agit d’une écriture (et je penche sérieusement pour cette hypothèse), elle est relativement serrée. Certaines lettres (idéogrammes ?) s’échappent, glissent, et coulent vers le bas du parchemin. L’auteur (dois-je dire « moi » ?) aurait posé son alphabet comme on sème des petits cailloux blancs. Plutôt rangés, ordonnés. En lignes. Des pages d’écriture, il me semble, rédigées cependant dans une évidente impatience, une précipitation, une fougue…Journal intime ? Correspondance ? Les textes sont par endroits effacés, ou recouverts. Tronqués parfois. Ou devinés par transparence.

2ème jour

Après analyse, le support s’avère être du tissu. Mais du tissu humain que l’auteur (j’ai de la peine à dire « je ») aurait sans doute arraché à lui-même par endroits. L’évocation de ces déchirements me procure un relent de douleurs quelque part à l’intérieur de moi, ce qui confirmerait l’idée de tissu humain (osseux, nerveux…). Les cicatrices sont encore fraîches apparemment. Je déterminerai une date plus tard.

3ème jour 

En fait, l’écrit se trouve être pris entre deux surfaces. La partie supérieure laisse parfois entrevoir les inscriptions dessinées sur une partie intermédiaire. Comme si ce texte avait été volontairement caché. (Je pense à ces trésors que l’on dissimule sous le papier peint, derrière l’armoire, en temps de guerre…)

Les fouilles entreprises, ainsi que les extractions en pleine lumière, ont dû encore déchirer et abîmer ces rideaux que l’auteur (moi ? ) avait tendus volontairement par-dessus son texte.

4ème jour

Comme tout résultat de fouille, celui-ci me laisse un goût de remord. Avais-je le droit de mettre au jour ces secrets intimes ? Même si ce sont les miens. Leur destin n’était-il pas de rester à jamais ignorés ?

7ème jour

Voilà trois jours que je me heurte à cette impossibilité de traduction du texte…Il me manque une stèle de Rosette ! Je me bats avec ces lambeaux de manuscrits, sans dénicher la moindre signification. Je ressens juste une certaine fièvre dans ce jet d’écriture. Semblable, d’ailleurs, à celle que j’éprouve à la décrypter.

8ème jour

Je me dis parfois qu’il s’agit peut-être du même texte. Repris sept fois. Mais que l’auteur cache, ou dévoile. Comme un clignotement de paupières. Paraît ou disparaît. Montre et dissimule. Hésite.

Je le relis mille fois. (Mais comment peut-on « lire » des alignements de « mots » que l’on ne comprend pas ?) Les mêmes signes me sautent aux yeux. Un refrain…Une partition… Je ne sais pas.

Et je n’ai peut-être pas porté assez d’attention aux couleurs. Le gris. Le noir. Le blanc. Elles auraient une signification…

9ème jour

L’une des pièces m’intrigue particulièrement. Grise. Le texte y est comme lavé, délavé. Effacé. Rageusement. On dirait que le texte pleure. Par morceaux (phrases ?), il devient « illisible ». Les signes ont diminué de taille et pris l’aspect de points en relief. Petits clous. Tel du Braille…Spontanément, j’ai placé cet objet en dernier dans la série.

10ème jour

J’ai décidé de tout « lire » avec les doigts. Les yeux fermés.

Du rugueux. Du tissé. Un peu de peau rêche. Des aspérités à peine perceptibles. Des petites dénivellations qui tiennent tout juste sous mon index. De l’humide séché…Un peu râpeux. Des chatouillis d’effilochés. Des répétitions de sensations. Avec des nuances de modifications.

J’ai peu à peu l’impression de mieux comprendre ce qui se déroule ici. Le courant passe.

11ème jour

Brutalement, aujourd’hui, j’ai décidé d’abandonner ces manuscrits et je me remets à mes ratissages, forages et carottages, ailleurs, dans mes cavités souterraines. Je ne sais d’où me vient cette urgence…Hier soir, j’ai soudain réalisé qu’il s’agissait peut-être de lettres d’amour. Et à cette pensée, est monté dans ma gorge un gros sanglot d’enfant.

Des lettres d’amour qui seraient restées lettres mortes.

J’ai placé les manuscrits dans ces grandes boîtes-sarcophages où je conserve toutes mes découvertes et je les ai stockés dans les réserves de mon musée intime.

 mijo

pour Christine Delbecq (1)

comme d’habitude, les textes qui suivent sont écrits par moi, en résonance à une oeuvre d’artiste, en l’occurrence, ici, à celle de Christine Delbecq. (Précision pour ceux qui n’auraient pas encore compris!)

Version lente

Après le glissement, quelques secousses à peine murmurées. Après la pente douce, quelques rencontres effleurées. Le souffle passe. La grande respiration se fait légère. Les silences se posent et l’ordre s’installe. Les vides viennent habiter les pleins. Les pointes trouvent leur équilibre, les angles leur sillon, les coudes leur recoin.

Et c’est un grand calme blanc.

 

 

Version accélérée

Oui, la chute a été rapide. Fracassante, surtout. Un vrai tintamarre de ferraille. Les pointes se sont pliées, les angles cabossés. Du coup, l’entassement est mauvais. Cogné, bousculé, déséquilibré, il suffoque.

Et ça n’en finit pas de frémir.