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Le tisseur de noir, Thierry Bardet

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Le noir est matière malléable. Ici, l’artiste l’étire jusqu’à la transparence.

Effilé, distendu, le noir laisse filtrer une lueur qui sourd là-bas, loin, au fond du tableau.

Le noir révèle sa texture secrète. On va oser se faufiler entre ses fibres…

Et soudain le noir sonne, vibre, parle…Le noir est musical.

Suivant la densité du maillage, les notes tintent claires. Parfois plus graves.

On effleure les cordes en passant. Elles oscillent, fragiles.

Le vibrato du noir…

Dans ce réseau sensible, on avance peu à peu vers la lumière.

Et l’on comprend bientôt que le noir lui-même en est la source…

Le noir engendre sa propre lumière.

Une fois de plus, pardon pour l’horrible qualité de la photo! Juste pour vous donner une idée…(Et cliquez dessus pour agrandir en deux fois)

Les toiles de Karine Lemonnier

J’y suis entrée…

Quelque chose de l’Italie que j’ai tant arpentée dans mon enfance. Un parfum de mur humide, à Pompéi, que je visitais sous la pluie d’automne, avec des portes franchies à ciel ouvert, dont les encadrements étaient si finement décorés. J’y suis encore. Un rouge indéfinissable, que je trouve chaudement érotique, parce que pompéien !…Mais aussi le bleu divin à la Giotto. Ces couleurs mariées intimement au mortier. Complexes et pleines, et pourtant tellement transparentes…Si fresco ! Karine Lemonnier crée un étonnant Quattrocento contemporain.

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Et les petits paysages lointains. En silhouettes de paysages. Cités lacustres, cités célestes. Fantômes d’arbres et de bâtiments. Rencontres à peine esquissées de personnages en action. Je les scrutais dans les arrière-plans de Mantegna ou, plus tard dans les musées, sur les toiles de Memlinc ou du Maître de Flémalle.

Mais avec Karine Lemonnier, ces fonds de tableaux sont devenus le sujet principal. Des paysages posés dans le vide, qui défilent sur des passerelles, devant nos yeux de mémoire. Suspendus entre deux temps, entre deux espaces. Comme dessinés sur des lignes d’écriture (ou des portées musicales ?). Lignes de vies. Films de nos rêve et de nos souvenirs. Notre cinéma mental. Des bribes de nos carnets de route intérieurs.

Et puis, le voyage continue. Je pénètre dans des ksour, je passe des arches, des porches, des arcs en plein cintre… Je grimpe quelques escaliers acrobatiques pour passer d’étage en étage. Tout est de guingois dans cet équilibre architectural splendide.

Je crois même que je suis entrée par mégarde dans un village amérindien. Des échelles -de vrais fils d’araignées !- aident à franchir les différents niveaux. Parfois, je m’égare à nouveau quelque part en Italie, dans un théâtre antique, entre scène et décor.

Il m’arrive également de me laisser entraîner dans ces tourbillons étranges, ces disques mystérieux qui jouent les soleils rouges, les lunes ou les planètes. Ces cercles magiques auraient-ils le pouvoir de nous maintenir à l’intérieur des univers de Karine Lemonnier ?  Ces univers qu’on croit de façade…Mais qui possèdent des kilomètres de galeries et ouvrent sur des espaces infinis. 2009

Cliquer sur la photo en deux fois, pour l’agrandir et l’agrandir!

Karine Lemonnier est dans l’Yonne, son site: karinelemonnier.free.fr


Les Vies Froissées ou Boules de Vie

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Cinq textes écrits après avoir vu Les Vies Froissées ou Boules de Vie de Christine Delbecq. Engendrés par eux? Provoqués?    (Christine est artiste plasticienne. Elle est à St-Apollinaire)

un

Il suffit d’un regret. Un de ces petits regrets tout froid qui vous engourdit la vie. Et me voilà recroquevillée sur mes envies repliées.          Je regarde bêtement mes élans se racornir et mes rires se flétrir. Je vois aussi mes certitudes soudain faire des plis. Voilà que je me renfrogne. Que je me rapetisse. Et tout ça pour un loupé, quelque part derrière moi. Un non-vécu. Un non-être. Quelque chose qui n’a même pas existé…    Charogne de regret.

deux

A peine tu m’as touchée, je me suis fermée. Comme une carnassière. Je t’ai ingurgité et déchiqueté. Pour te garder dans mes antres les plus secrètes. Pour tout te garder. Jusqu’aux miettes de toi. J’ai construit des alvéoles, des cavernes, des terriers…                    Tu y vivras caché. Tu seras mon eau et mon air, mon sucre et mon vin. Plus rien de toi n’existera, car tu seras devenu moi. A la moindre tentative d’échappatoire, nous descendrons plus profond encore et les clapets se refermeront un à un derrière nous.           Tu mourras au monde à l’intérieur de moi.

trois

Un jour, on décide de se déplier. De ne plus avoir honte de ses visages cabossés, de ses années ridées, de ses recoins sombres…Bien sûr, on craint un peu les craquements de vieux carton sec et les jointures qui grincent en s’ouvrant. Si tout allait se déchirer ? Si les tissages laborieusement élaborés au fil du temps (vous savez, ces choses qui ne tiennent qu’à un fil) allaient lâcher ?        On y va doucement. Ça se défroisse petit à petit. Parfois, tout de même, un morceau s’échappe, tombe. Sans doute en raison d’une couture fragile (on avait mal filoché ça, non ?), ou d’une soudure inadaptée, ou d’un ciment trop frais. Tant pis. Il tombe.                 Et puis, on apprivoise peu à peu ce bonheur à vie déployée.                   Et c’est beaucoup mieux qu’avant.

quatre

Dérangé-rangé. Fouillis-foutoir. Gigantesque bibliothèque. Joli bric-à-brac. Entassé. Serré. Piles qui ne s’effondrent pas. J’ai mis ça où ? Ah ! J’avais oublié celui-là. Pyramides déséquilibrées. Bâti bancal. Se tiennent les uns les autres. Une pièce peut faire dégringoler les autres, si on cherche à l’extraire. Bureau encombré. Pas d’étagères. Pas de rayons. Pas de tiroirs. Superpositions. Solidité improbable. Solidarité des éléments entre eux. Ça déborde mais ça tient. N’importe quoi, n’importe où. Bien rempli. Accumulation-mélange. Mêlé-emmêlé. Il va bientôt me falloir une échelle pour atteindre les hauts de piles. Je vieillis. Mon espace sera bientôt plein. Le volume qui m’a été dévolu est presque rempli. Non, si je cherche bien, je déniche encore quelques places. Coincées-cachées. Et là, tout devant, je ne l’avais pas vu celle-là. Je pousse. J’appuie. J’ébranle. Ouf ! ça passe. Échafaudage incertain.             C’est donc tout ça ma vie ?

cinq

La vie ! La vie ! Ils n’ont que ça à la bouche ! Mais vous savez à quoi elle ressemble la vie ? A une chiure !           Bon, d’accord, à une chiure qui devient souvent autre chose après…             Mais, au départ, c’est juste ça. Un ridicule petit tas lamentable qui gît sur le trottoir. On a juste envie de marcher dessus. L’écrabouiller pour faire pchuit…           Bon, d’accord, si elle en réchappe, elle va peut-être se transformer en carrosse, comme une citrouille célèbre. Enfin, carrosse ! Elle ferait mieux de devenir- je sais pas moi- montagne russe, cité céleste ou désert d’Oubari.                Mais, oui, ça arrive. Il y a des vies qui s’ouvrent tout grand et se remplissent. Vous les voyez qui prennent du volume. Vous entendez leurs cloisons crisser en s’écartant. Vous voyez s’éclairer peu à peu toutes les faces des cubes et des prismes. Se garnir les pages des carnets. S’écarquiller, quoi !         Quand même, si vous permettez…        Certaines vies restent des chiures toute leur vie.

N’oubliez pas de cliquer sur les photos pour les agrandir (en 2 fois)

Claude Duclos-Barraud, La Source

La Source, fontaine-les-dijon, au-dessus de la mare. Claude Duclos-Barraud y a exposé en octobre 09, « Le Quotidien de l’Aventure ».Duclos2

Bon, d’abord, débarrassons-nous de cette évidente impression de déjà-vu. Oui, c’est du Rothko, tout craché! Et sûrement en moins bien, même. Les experts vous le diront. Je n’en suis pas.

Moi, tout ce que je vois à La Source ce sont ces grands (très grands) aplats de couleurs qui vous happent dès l’entrée. Une sorte de géométrie sans angles  ni arêtes agressifs. Des surfaces accueillantes. Un certain déplacement ( glissement ), imperceptible, des couches de peinture entre elles,  qui donne vie aux toiles. Des rectangles qu’on dirait mouvants et qui s’extraient avec lenteur d’une matière puissante.

Bref, suffisamment de travail sur la couleur et les formes pour que ces toiles aient une âme, il me semble. A méditer aussi,  les encres de chine, peintes à grands coups de pinceau. Des grises, légères comme des textiles, des noires (en triptyque, notamment) qui jouent les transparences et les profondeurs (n’allez pas me parler de Soulages tout de même!)

L’artiste est une petite dame fluette de quelques 80 ans…Qui a commencé à peindre il y a seulement 25 ans. Ces grands formats jaillis d’elle sont étonnants! Elle donne à voir aussi ses « bois », sculptures abstraites en orme, à peine teintées. Qui font écho à ses tableaux. De beaux volumes.

Et pardon pour la médiocrité de qualité des photos ici proposées…Mais n’oubliez pas de cliquer dessus, pour zoomer (deux fois même)

Eh! Oui! De gentils paysages!

extrait d'une des aquarelles

extrait2 d'une des aquarelles

Comment vous dire? Je n’ai pas l’habitude de parler ici d’expos qui étalent de jolis paysages bien fignolés avec un pinceau sage et convenu. Je n’ai pas besoin en général qu’on me rabâche ce que ma rétine enregistre gentiment toute seule. Je veux qu’on me raconte des choses de l’intérieur, des chose fortes … Qu’on me fasse voir ce que je ne vois pas…Vous voyez? !!!

Eh! Ben! Il ya des exceptions…Et ces aquarelles de Nicole Lamaille, décidément, me touchent. Je rentre dedans comme dans des souvenirs d’enfance (illustrations de mes livres de contes?) et je ne sais pas pourquoi, son petit trait à l’encre, son détail de rien, son ombre sur le mur, son crépi ou sa lézarde me filent quelques frissons…

Les Maisons de vignerons à Fontaine, expo de Nicole Lamaille, Hôtel de Ville de Fontaine-lès-Dijon. (C’était en sept. 09)

Chez Monique Riond

A l’arrière de sa maison, Monique Riond dispose de plusieurs petits bâtiments. Elle y a installé ses fours de sculpteur céramiste, son atelier et son espace d’exposition (c’est ce dernier sur lequel je voudrais attirer votre attention).

L’atelier de Monique Riond a le charme habituel des bric-à-brac d’artistes en état de création…Entre évier encombré et étagères débordées! Les œuvres en gestation cohabitent avec leurs petites sœurs plus anciennes, blessées, cassées, mais jamais abandonnées (un jour peut-être, elles entreront à nouveau dans l’aventure).

A quelques pas de là, un autre lieu laisse songeur…

Dès le seuil, étrange impression d’une présence. Ou plutôt de centaine d’yeux qui se tournent vers vous. Vous êtes accueilli, observé… Le silence est habité. L’immobilité est vivante. Les personnages sculptés par Monique Riond sont là, essentiellement des femmes. Vous n’osez plus parler. Ni tousser. Ni éternuer. Ni même avancer d’un pas. Ici, c’est un temple. C’est un cloître. Un lieu qui appellerait presque le recueillement. Ou au moins le respect. Les êtres qui vivent ici possèdent comme une aura.  Vous auriez envie de leur chuchoter quelques confidences…chezMonique

Cette foule est inoubliable. Quelque chose s’est passé. C’est certain.

Monique Riond vit et travaille à Montagny-les-Beaune

(Vous pouvez cliquer sur la photo pour l’agrandir un peu en 2 fois

série d’art (3ème mouvement)

J’ai regroupé sous ce titre « Série d’art » quelques textes que j’avais écrits de-ci de-là (ou que j’ai extraits d’autres petites choses que j’avais pondues) et qui ont l’art pour sujet commun, puisque tel est le thème de mon blog.  « Série d’art » est sous forme de « mouvements », comme de la musique…Voici le 3ème, avec deux textes. (sinon, à lire ailleurs dans mon blog si ça vous dit)

Douleur

Sa douleur était grise.

Un gris poisseux, comme un cerveau dans le formol ou un vieil asphalte usager.

Et sa douleur était grumeleuse. Filandreuse. Serpillière morte souillée de sable mouillé. Terre glaise saturée de poussière collée.

Il connaissait la couleur et la consistance de sa douleur, parce qu’il en exhumait régulièrement des lambeaux.

Pour cette extraction, de l’extrême fond de son intime, il avait sa méthode personnelle, gardée secrète.  « Question de concentration ! Et de connexion !» disait-il, mystérieux.

Quand il avait réussi à extirper des morceaux de sa douleur, il rayonnait…« ça a déchiré cette nuit ! J’ai été la chercher loin, celle-là ! Tiens ! Elle est encore chaude ! » Et il montrait, sur son établi de sculpteur, une forme enveloppée dans un linge humide.

En général, à ce moment-là, un silence s’installait. Il contemplait la petite masse cachée sous le tissu, qui m’évoquait irrésistiblement un fœtus emmailloté.

Je voyais ses mains vibrer légèrement. Tremblantes de l’effort fourni lors de l’exhumation ? Ou tremblantes d’impatience pour la suite ?

Allez ! Viens ! Je te montre mes petites dernières ! disait-il enfin, s’ébrouant d’une léthargie singulière. Et le voilà lancé dans une visite guidée de son atelier, oubliant les œuvres habituelles pour ne m’expliquer que ses « nouvelles douleurs ».

En effet, l’étrange matière interne, mise au jour par cet homme de génie, devenait sculpture sous ses doigts. Il réalisait des figurines. Je dis « figurines » parce que je n’ai pas d’autre mot à ma disposition pour désigner ces petites silhouettes torturées.  Lui, il les appelait ses « petites douleurs ». Je modèle « ça » aussi facilement que de la terre chamottées…affirmait-il. Touche, comme c’est sablonneux et fin sous les doigts, me disait-il en me glissant un bout de matière grise (?) dans la main. Je frémissais au contact de cette chose que je savais irréelle, inconcevable…Et pourtant, je me mettais moi aussi à rouler et à pétrir…Quelques fibres ténues, quelques grumeaux imperceptibles en faisait une matière pas vraiment homogène. Mais si douce…Le sculpteur de douleurs, modelait tout cela, colorait et cuisait à haute température.

Et tu sais ce que je leur réponds à ceux qui me questionnent sur le matériau utilisé…(Et ils me croient, en plus ! rigolait-il)

Je leur dis : mon matériau ? Ben, ce sont mes excréments !

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Installation

Vous entrez dans l’exposition. Une salle immense à charpente métallique. Glaciale. Grise. Au milieu, deux blocs aux murs de béton grossier, pourvus chacun d’une seule ouverture étroite. Telles des logements sans fenêtre. Vous vous engouffrez dans le premier.

Dès l’ entrée, vous êtes saisi par une masse épaisse autour de vous, mais qui cède quand vous progressez.  Vous avancez, pris dans cette sorte de mousse qui moule votre corps mais ne vous gêne pas pour avancer. Qui se déforme au fur et à mesure que vous vous déplacez. Mi-spongieuse, mi-caoutchouteuse. Cet énorme volume vous enserre jusqu’au cou. La tête dépasse. Devant vous, une surface bleue, partie supérieure de ce bloc géant de mousse (ou autre matériau que vous ne connaissez pas).  Vous marchez, sentant à peine la résistance de la chose, mais appréciant sa douce pression partout sur votre corps. Une pression mouvante dont vous percevez le petit chuintement. Ce n’est pas rugueux et vous glissez aisément contre cet étrange élément, qui semble vouloir vous garder prisonnier tout en vous laissant la liberté d’évoluer.  Vous tentez de tourner la tête pour voir l’empreinte derrière vous.  Peu de traces. Cet océan bleu se referme vite et reprend son volume initial.

Quand vous quittez la pièce, vous sentez encore sur vous les mille mains qui vous massaient.  Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que vous songez à jeter un œil sur vos vêtements, de crainte de les voir tachés ou froissés par cette nage étrange que vous venez d’effectuer.  Mais non.  La mer souple et massive qui vous a porté n’a rien abîmé.

Vous ressortez de là tout frémissant. La seconde pièce vous attend.

Une lueur pâle et citronnée y règne.  Vous pénétrez dans une sorte de forêt faite de grandes bandes de tissu blanc, en forme de plumes géantes, suspendues au plafond et qui vous descendent jusqu’aux genoux. Parfois, remplacées par de longs rubans de voile immaculés ou de fines lanières de laine mohair. Vous avancez dans ce réseau serré de lianes textiles qui se mouvent doucement sur votre passage.  Vous regrettez d’être autant habillé, devinant les caresses de ces tiges arachnéennes sur votre corps. Vous marchez lentement, votre visage offert aux doux chatouillements. Parfois, vous vous retournez pour voir le sillon tracé par votre passage. Là encore, à peine perceptible.  Juste une légère ondulation qui fait vibrer la lumière et ne fait entendre qu’un faible froufrou. En émergeant de ce dédale, vous gardez l’agréable impression du contact des matières sur vous.

Quelqu’un vous indique alors une troisième partie de l’exposition, que vous n’avez pas encore remarquée.

C’est un couloir. Vous y entrez prudemment et recevez aussitôt, venues du plafond, une myriade de petites billes transparentes qui rebondissent sur vos vêtements avant de rouler au sol.  Vous faites un pas en avant. La grêle tombe serrée. Mais les gouttes sont si légères que vous ne les sentez pas. Vous avancez à l’aveugle sous cette averse d’orage. Le rideau devant vous est compacte. Vous clignez parfois des yeux car des gouttes vous glissent sur le visage. Vous tentez, par curiosité, d’en saisir quelques unes. Sans doute du polystyrène ou une matière du même genre. Par terre, les petites bulles blanchâtres s’éparpillent en sautillant, mais elles ne s’entassent pas, absorbées, semble-t-il, par un système d’aspiration au bas des cloisons.Vous écoutez l’infime sifflement que fait cette étrange pluie sèche et vous vous arrêtez par moments pour vous ébrouer, croyant voir s’accrocher des gouttes à vos cheveux ou à vos habits. Vous vous étonnez bêtement de ne pas avoir froid et, surtout, de ne pas être mouillé. Évidemment non, vous n’êtes pas mouillé.  Votre raison vous le dit. Mais ce décalage entre votre propre réalité et les éléments extérieurs vous dérangent.  Pas de conséquence logique.  C’est gênant. Mais délicieux aussi… L’incohérence toute relative de la situation vous plaît.  Vous sortez du couloir presque à regret. La pluie s’arrête net.

Vous constatez alors que cette fausse giboulée vous a lavé des sensations agréables des deux premières installations.  –Dommage- dites-vous.


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Anne-Valérie Dupond (Barbirey)

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A Barbirey-sur-Ouche, dans le cadre de « l’été des arts en Auxois-Morvan »,  l’artiste plasticienne Anne-Valérie Dupond, de Besançon,  a occupé les salles du château (et une grange) avec ses sculptures textiles. Délicieusement irrespectueux et imaginatif.

Les bustes des ancêtres sont de guingois. Leur « marbre » blanc est tout boursouflé. Leurs visages tout ramollos. Ce sont des mamys et des papys grotesques. Ils sont faits de vieux tissus, dentelles, rideaux ou toiles à matelas,  bien rembourrés et grossièrement surfilés de fil noir. Et les trophées, les mascarons subissent le même sort… L’évidente dérision est très drôle.

Le pompeux et le vénéré en prennent un coup…Et les sculpteurs traditionnels aussi, par la même occasion.

En tout cas, les portraits caricaturés ont une sacrée belle allure…Un travail que je trouve plus fort que les dessins de l’artiste exposés également.

Cécile Bart au FRAC

vue partielle de l'exposition

vue partielle de l'exposition

Vues partielles de l'exposition

Vue partielle de l'exposition

Au FRAC, 49 rue de Longvic, Dijon, en novembre 09 Cécile Bart (de Marsannay) a proposé « Suspens »…Et c’est de l’art contemporain comme j’aime.

Pour cette expo, le FRAC a abattu des cloisons. Et c’est dans une immense salle vierge qu’il accueille « Suspens » de Cécile Bart.

Vierge, l’espace ne l’est pas resté longtemps avec cette artiste. Elle l’a complètement (et parfaitement) mis en vie. Des quadrilatères plans y flottent en apesanteur. Des quadrilatères qui se seraient échappés d’on ne sait quel tableau de Malevitch ou Mondrian et qui auraient pris des libertés de taille, de couleurs…

Une grande chorégraphie immobile. Un étonnant spectacle muet.

Et vous, vous circulez entre ces cadres métalliques, tendus de voile tergal peint, qui s’enchevêtrent élégamment, se bousculent sans se toucher, dégringolent sans tomber, dansent sans bouger…Au fur et à mesure que vous avancez, changent les teintes, les transparences, les opacités, les lumières, les volumes et les jeux de lignes. Déplacez-vous lentement. Arrêtez-vous. Reprenez votre marche…A tout moment se modifie la vision. Et regardez aussi les vides ! Ils jouent leur rôle.

Vous sentez combien l’artiste a travaillé ses couleurs sur ces étranges aplats en suspension. Combien elle a organisé le chaos de ces écrans, qu’elle a mis sur pause, le temps qu’on en jouisse…

Vous cliquez sur la photo pour zoomer (2 fois)

Série d’art (deuxième mouvement)

Suite de mes petits textes sur le sujet « art » , en différents « mouvements » . Voici le deuxième, en deux textes.

Portrait

C’est quoi, ça ? crache-t-elle, agacée, louchant sur une petite toile étroite et longue. Bizarre, ce format, pense-t-elle, au moins un mètre de long sur, quoi ? vingt centimètres de large. Et criblée de taches de couleur, comme des espèces de tas minuscules, plus ou moins emmêlés. Ah ! Non, il ne va pas se mettre à l’abstrait lui aussi. Décidément, elle a de plus en plus de peine à comprendre son travail. Travail, oui. Car il ose dire Je vais travailler en entrant dans son atelier. Travailler à quoi ? Elle n’a jamais pu concéder que peindre était un travail. Tout au plus un loisir, un violon d’Ingres, un passe-temps. Un truc de paresseux, quoi. Elle a un mari oisif. Et ça l’énerve souverainement.

C’est un portrait, lance-t-il du fond de la pièce. Un portrait ? articule-t-elle d’une voix de trompette. Ces crottes colorées, un portrait ? Tu veux bien m’expliquer ? Ouais, si tu y tiens…lâche-t-il mollement.

Il émerge de son placard à pots et pinceaux, traîne ses vieilles baskets maculées jusqu’à son épouse, extirpe un grand châssis couvert de peinture et le place sur un chevalet. Bon ! Je te raconte ? Ok, mais fais vite, je n’ai pas que ça à faire, marmonne-t-elle en jetant un œil appuyé sur sa montre. Il hausse les épaules. Regarde ! Sur cette toile, j’ai peint un visage. Ah ? Je ne vois pas grand chose, c’est tout sale. Un visage, tu dis ? Mais tu l’as effacé, non ? C’est tout barbouillé. Surpris de cette (bonne) réaction, il esquisse un léger sourire plus confiant. Oui ! C’est presque ça ! J’ai utilisé une pâte très liquide pour qu’elle coule au fur et à mesure de l’exécution. Suffisamment fluide pour qu’elle glisse, tout en me laissant le temps de peindre le portrait, tu comprends ? Je laissais dégouliner lentement…Le front, le nez, les joues, les yeux, la bouche, le menton…Tout s’effondrait, se délitait doucement. Ça fondait comme glace à la vanille sur plaque chauffante. Les lignes se désagrégeaient. Tu suis ?

Il s’emballe, trop heureux de revivre ces moments-là. Et quand la pâte atteignait le bord inférieur du châssis, je la laissais continuer sa route…Dans le vide. Dessous, j’avais déposé cette petite toile longue qui recevait les gouttes. Là-haut, les traits se liquéfiaient. Les pigments se mélangeaient. Les noirs des cheveux venaient se mêler aux rouges de peau et de lèvres, aux verts et bruns des ombres…Et je recueillais les gouttes de visage. Elles formaient une frise. Ou un chapelet…

Le résultat me plaît bien. Qu’est-ce que tu en penses, toi ? Interroge-t- il timidement. Elle se tait, contemplant la toile qui a tant pleuré. Qui n’est plus qu’une grande dégoulinante informe. Tu vas conserver quoi? Le tableau crasseux ou cette chose-là ? dit-elle, désignant d’un doigt dubitatif la frise colorée. Il se penche. Pour moi, le portrait, c’est ce long réceptacle, tu vois ? Ce qui reste de la lente destruction du premier…Elle se détourne, abattue. Se dirige vers la porte. Puis, dans un petit claquement de talons, se retourne à demi et lance, désinvolte, Au fait ! C’était le portrait de qui ?

Mais de toi, chérie.

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Cérébral

Je crois que j’ai crié. Et puis, j’ai vite étouffé mon cri. Est-ce que je voulais éviter d’alerter Christine dans l’immédiat ? Est-ce que je souhaitais garder pour moi seul –au moins un instant- cette étonnante découverte ?

J’ai posé la main sur ma bouche, dans un geste de retenue, mais qui pouvait aussi bien être de stupéfaction ou d’admiration,.

Figé un moment, j’ai fini par me retourner doucement et refermer la porte de la pièce où je venais d’entrer. Sans bruit. Comme si je craignais de faire s’évanouir ce que j’avais entrevu . J’ai allumé. Le spectacle que j’avais surpris à la seule lueur des deux petites fenêtres grillagées était apparemment bien réel. Je m’immobilisai à nouveau. Prêt à m’enfuir pour recommencer l’opération et m’assurer que je ne rêvais pas. J’allais éteindre la lumière, quitter la pièce, fermer la porte, l’ouvrir à nouveau et…sûrement je me réveillerais.

En fait, je restai. Et j’écarquillai les yeux.

Au vrai, cette pièce était un garage, que Patrick avait transformé en atelier.     -Leur voiture, à lui et sa compagne Christine, trouvait place sous un abri dans le jardin-. Un garage aux murs  blancs sales, au sol en ciment gris et au mobilier restreint. Patrick n’y venait plus depuis au moins dix ans. De temps en temps, il m’annonçait, tout content, qu’il avait acheté quelques toiles vierges pour un prix dérisoire, -une affaire, Alain ! Je te mens pas !- ou quelques cadres dans une brocante, -j’aime bien ces vieilleries ! Il suffit de les nettoyer et de les rafistoler un peu. Je m’en servirai sûrement un jour.-  ou encore un lot de papiers en promotion au supermarché. Et tout cela s’entassait au garage-atelier. Patrick, mon ami peintre, ne travaillait plus. Il ne produisait plus. Sans qu’on n’en connaisse vraiment la raison. Il venait faire un brin de ménage tous les trois ou quatre mois dans cette pièce abandonnée. –Tout de même ! Que ce soit présentable !-

Même s’il n’avait plus rien à présenter…

Le garage. Ce garage que j’avais sous les yeux.

Le voilà soudain habillé de milliers de coups de pinceau.

Patrick avait tout peint. La pièce entière. Les murs, le sol, le plafond , les portes. Jusqu’à la vieille armoire.

Dans une étrange précipitation, mon regard avalait à toute vitesse le travail de mon ami. Inédit. Inconnu. Impensable. Je tournai autour de la pièce, fiévreux. Mettre en mémoire. Vite.  De peur que tout disparaisse comme par enchantement. Je reconnaissais son geste ample, sa palette violente, son amour de la matière généreuse.

J’avisai soudain les toiles, toujours sagement rangées par terre. Il ne les avait pas oubliées. Elles aussi vivaient de sa folle musique picturale. Les lignes s’enroulaient, les formes bougeaient en cadence, les couleurs chantaient…

J’étais pris de vertige.

Je trépignais sur place. Comment allait-on montrer cette débauche de génie à un public qui commençait  à désespérer de Patrick ? Une opération portes ouvertes à son atelier ? Ou casser les murs ? Casser les portes ? Casser l’armoire ? Tout emporter dans une galerie ?

Je me demandais où j’avais mis mon appareil photo. -Il faut que je photographie. Absolument-.

Je tournais en rond. Incapable de me décider. Que faire en premier ? Et une question me taraudait l’esprit, qui m’empêchait d’agir pour le moment. Une question à laquelle je pressentais une réponse improbable. Quand avait-il trouvé le temps de sortir tout cela ?

Combien d’heures avait-il mis pour couvrir toutes ces surfaces ?

Ce n’était pas possible. Pas possible.

Patrick était mort hier soir. A  22 h 30. Dans son salon. Assez brutalement. Un problème cardiaque qu’il traînait depuis des années et dont il ne se préoccupait guère. Christine m’avait appelé, affolée. Dans l’après-midi, nous avions fait tous les trois une petite visite à l’atelier déserté. Et, une fois de plus nous avions discuté de ce talent gâché. Il souriait. « Mais, j’ai tout dans ma tête ! Vous inquiétez pas ! Y a plus qu’à faire extraire tout cela ! » Il devenait songeur. Les yeux dans le vague, il répétait : « Tout est dans ma tête…Tout. ».