Comment vous dire? Je n’ai pas l’habitude de parler ici d’expos qui étalent de jolis paysages bien fignolés avec un pinceau sage et convenu. Je n’ai pas besoin en général qu’on me rabâche ce que ma rétine enregistre gentiment toute seule. Je veux qu’on me raconte des choses de l’intérieur, des chose fortes … Qu’on me fasse voir ce que je ne vois pas…Vous voyez? !!!
Eh! Ben! Il ya des exceptions…Et ces aquarelles de Nicole Lamaille, décidément, me touchent. Je rentre dedans comme dans des souvenirs d’enfance (illustrations de mes livres de contes?) et je ne sais pas pourquoi, son petit trait à l’encre, son détail de rien, son ombre sur le mur, son crépi ou sa lézarde me filent quelques frissons…
Les Maisons de vignerons à Fontaine, expo de Nicole Lamaille, Hôtel de Ville de Fontaine-lès-Dijon. (C’était en sept. 09)
A l’arrière de sa maison, Monique Riond dispose de plusieurs petits bâtiments. Elle y a installé ses fours de sculpteur céramiste, son atelier et son espace d’exposition (c’est ce dernier sur lequel je voudrais attirer votre attention).
L’atelier de Monique Riond a le charme habituel des bric-à-brac d’artistes en état de création…Entre évier encombré et étagères débordées! Les œuvres en gestation cohabitent avec leurs petites sœurs plus anciennes, blessées, cassées, mais jamais abandonnées (un jour peut-être, elles entreront à nouveau dans l’aventure).
A quelques pas de là, un autre lieu laisse songeur…
Dès le seuil, étrange impression d’une présence. Ou plutôt de centaine d’yeux qui se tournent vers vous. Vous êtes accueilli, observé… Le silence est habité. L’immobilité est vivante. Les personnages sculptés par Monique Riond sont là, essentiellement des femmes. Vous n’osez plus parler. Ni tousser. Ni éternuer. Ni même avancer d’un pas. Ici, c’est un temple. C’est un cloître. Un lieu qui appellerait presque le recueillement. Ou au moins le respect. Les êtres qui vivent ici possèdent comme une aura. Vous auriez envie de leur chuchoter quelques confidences…
Cette foule est inoubliable. Quelque chose s’est passé. C’est certain.
Monique Riond vit et travaille à Montagny-les-Beaune
(Vous pouvez cliquer sur la photo pour l’agrandir un peu en 2 fois
J’ai regroupé sous ce titre « Série d’art » quelques textes que j’avais écrits de-ci de-là (ou que j’ai extraits d’autres petites choses que j’avais pondues) et qui ont l’art pour sujet commun, puisque tel est le thème de mon blog. « Série d’art » est sous forme de « mouvements », comme de la musique…Voici le 3ème, avec deux textes. (sinon, à lire ailleurs dans mon blog si ça vous dit)
Douleur
Sa douleur était grise.
Un gris poisseux, comme un cerveau dans le formol ou un vieil asphalte usager.
Et sa douleur était grumeleuse. Filandreuse. Serpillière morte souillée de sable mouillé. Terre glaise saturée de poussière collée.
Il connaissait la couleur et la consistance de sa douleur, parce qu’il en exhumait régulièrement des lambeaux.
Pour cette extraction, de l’extrême fond de son intime, il avait sa méthode personnelle, gardée secrète. « Question de concentration ! Et de connexion !» disait-il, mystérieux.
Quand il avait réussi à extirper des morceaux de sa douleur, il rayonnait…« ça a déchiré cette nuit ! J’ai été la chercher loin, celle-là ! Tiens ! Elle est encore chaude ! » Et il montrait, sur son établi de sculpteur, une forme enveloppée dans un linge humide.
En général, à ce moment-là, un silence s’installait. Il contemplait la petite masse cachée sous le tissu, qui m’évoquait irrésistiblement un fœtus emmailloté.
Je voyais ses mains vibrer légèrement. Tremblantes de l’effort fourni lors de l’exhumation ? Ou tremblantes d’impatience pour la suite ?
Allez ! Viens ! Je te montre mes petites dernières ! disait-il enfin, s’ébrouant d’une léthargie singulière. Et le voilà lancé dans une visite guidée de son atelier, oubliant les œuvres habituelles pour ne m’expliquer que ses « nouvelles douleurs ».
En effet, l’étrange matière interne, mise au jour par cet homme de génie, devenait sculpture sous ses doigts. Il réalisait des figurines. Je dis « figurines » parce que je n’ai pas d’autre mot à ma disposition pour désigner ces petites silhouettes torturées. Lui, il les appelait ses « petites douleurs ». Je modèle « ça » aussi facilement que de la terre chamottées…affirmait-il. Touche, comme c’est sablonneux et fin sous les doigts, me disait-il en me glissant un bout de matière grise (?) dans la main. Je frémissais au contact de cette chose que je savais irréelle, inconcevable…Et pourtant, je me mettais moi aussi à rouler et à pétrir…Quelques fibres ténues, quelques grumeaux imperceptibles en faisait une matière pas vraiment homogène. Mais si douce…Le sculpteur de douleurs, modelait tout cela, colorait et cuisait à haute température.
Et tu sais ce que je leur réponds à ceux qui me questionnent sur le matériau utilisé…(Et ils me croient, en plus ! rigolait-il)
Je leur dis : mon matériau ? Ben, ce sont mes excréments !
———————————————————————————————————————
Installation
Vous entrez dans l’exposition. Une salle immense à charpente métallique. Glaciale. Grise. Au milieu, deux blocs aux murs de béton grossier, pourvus chacun d’une seule ouverture étroite. Telles des logements sans fenêtre. Vous vous engouffrez dans le premier.
Dès l’ entrée, vous êtes saisi par une masse épaisse autour de vous, mais qui cède quand vous progressez. Vous avancez, pris dans cette sorte de mousse qui moule votre corps mais ne vous gêne pas pour avancer. Qui se déforme au fur et à mesure que vous vous déplacez. Mi-spongieuse, mi-caoutchouteuse. Cet énorme volume vous enserre jusqu’au cou. La tête dépasse. Devant vous, une surface bleue, partie supérieure de ce bloc géant de mousse (ou autre matériau que vous ne connaissez pas). Vous marchez, sentant à peine la résistance de la chose, mais appréciant sa douce pression partout sur votre corps. Une pression mouvante dont vous percevez le petit chuintement. Ce n’est pas rugueux et vous glissez aisément contre cet étrange élément, qui semble vouloir vous garder prisonnier tout en vous laissant la liberté d’évoluer. Vous tentez de tourner la tête pour voir l’empreinte derrière vous. Peu de traces. Cet océan bleu se referme vite et reprend son volume initial.
Quand vous quittez la pièce, vous sentez encore sur vous les mille mains qui vous massaient. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que vous songez à jeter un œil sur vos vêtements, de crainte de les voir tachés ou froissés par cette nage étrange que vous venez d’effectuer. Mais non. La mer souple et massive qui vous a porté n’a rien abîmé.
Vous ressortez de là tout frémissant. La seconde pièce vous attend.
Une lueur pâle et citronnée y règne. Vous pénétrez dans une sorte de forêt faite de grandes bandes de tissu blanc, en forme de plumes géantes, suspendues au plafond et qui vous descendent jusqu’aux genoux. Parfois, remplacées par de longs rubans de voile immaculés ou de fines lanières de laine mohair. Vous avancez dans ce réseau serré de lianes textiles qui se mouvent doucement sur votre passage. Vous regrettez d’être autant habillé, devinant les caresses de ces tiges arachnéennes sur votre corps. Vous marchez lentement, votre visage offert aux doux chatouillements. Parfois, vous vous retournez pour voir le sillon tracé par votre passage. Là encore, à peine perceptible. Juste une légère ondulation qui fait vibrer la lumière et ne fait entendre qu’un faible froufrou. En émergeant de ce dédale, vous gardez l’agréable impression du contact des matières sur vous.
Quelqu’un vous indique alors une troisième partie de l’exposition, que vous n’avez pas encore remarquée.
C’est un couloir. Vous y entrez prudemment et recevez aussitôt, venues du plafond, une myriade de petites billes transparentes qui rebondissent sur vos vêtements avant de rouler au sol. Vous faites un pas en avant. La grêle tombe serrée. Mais les gouttes sont si légères que vous ne les sentez pas. Vous avancez à l’aveugle sous cette averse d’orage. Le rideau devant vous est compacte. Vous clignez parfois des yeux car des gouttes vous glissent sur le visage. Vous tentez, par curiosité, d’en saisir quelques unes. Sans doute du polystyrène ou une matière du même genre. Par terre, les petites bulles blanchâtres s’éparpillent en sautillant, mais elles ne s’entassent pas, absorbées, semble-t-il, par un système d’aspiration au bas des cloisons.Vous écoutez l’infime sifflement que fait cette étrange pluie sèche et vous vous arrêtez par moments pour vous ébrouer, croyant voir s’accrocher des gouttes à vos cheveux ou à vos habits. Vous vous étonnez bêtement de ne pas avoir froid et, surtout, de ne pas être mouillé. Évidemment non, vous n’êtes pas mouillé. Votre raison vous le dit. Mais ce décalage entre votre propre réalité et les éléments extérieurs vous dérangent. Pas de conséquence logique. C’est gênant. Mais délicieux aussi… L’incohérence toute relative de la situation vous plaît. Vous sortez du couloir presque à regret. La pluie s’arrête net.
Vous constatez alors que cette fausse giboulée vous a lavé des sensations agréables des deux premières installations. –Dommage- dites-vous.
A Barbirey-sur-Ouche, dans le cadre de « l’été des arts en Auxois-Morvan », l’artiste plasticienne Anne-Valérie Dupond, de Besançon, a occupé les salles du château (et une grange) avec ses sculptures textiles. Délicieusement irrespectueux et imaginatif.
Les bustes des ancêtres sont de guingois. Leur « marbre » blancest tout boursouflé. Leurs visages tout ramollos. Ce sont des mamys et des papys grotesques.Ils sont faits de vieux tissus, dentelles, rideaux ou toiles à matelas, bien rembourrés et grossièrement surfilés de fil noir. Et les trophées, les mascarons subissent le même sort…L’évidente dérision est très drôle.
Le pompeux et le vénéré en prennent un coup…Et les sculpteurs traditionnels aussi, par la même occasion.
En tout cas, les portraits caricaturés ont une sacrée belle allure…Un travail que je trouve plus fort que les dessins de l’artiste exposés également.
Au FRAC, 49 rue de Longvic, Dijon, en novembre 09 Cécile Bart (de Marsannay) a proposé « Suspens »…Et c’est de l’art contemporain comme j’aime.
Pour cette expo, le FRAC a abattu des cloisons. Et c’est dans une immense salle vierge qu’il accueille « Suspens » de Cécile Bart.
Vierge, l’espace ne l’est pas resté longtemps avec cette artiste. Elle l’a complètement (et parfaitement) mis en vie. Des quadrilatères plans y flottent en apesanteur. Des quadrilatères qui se seraient échappés d’on ne sait quel tableau de Malevitch ou Mondrian et qui auraient pris des libertés de taille, de couleurs…
Une grande chorégraphie immobile. Un étonnant spectacle muet.
Et vous, vous circulez entre ces cadres métalliques, tendus de voile tergal peint, qui s’enchevêtrent élégamment, se bousculent sans se toucher, dégringolent sans tomber, dansent sans bouger…Au fur et à mesure que vous avancez, changent les teintes, les transparences, les opacités, les lumières, les volumes et les jeux de lignes. Déplacez-vous lentement. Arrêtez-vous. Reprenez votre marche…A tout moment se modifie la vision. Et regardez aussi les vides ! Ils jouent leur rôle.
Vous sentez combien l’artiste a travaillé ses couleurs sur ces étranges aplats en suspension. Combien elle a organisé le chaos de ces écrans, qu’elle a mis sur pause, le temps qu’on en jouisse…
Suite de mes petits textes sur le sujet « art » , en différents « mouvements » . Voici le deuxième, en deux textes.
Portrait
C’est quoi, ça ? crache-t-elle, agacée, louchant sur une petite toile étroite et longue. Bizarre, ce format, pense-t-elle, au moins un mètre de long sur, quoi ? vingt centimètres de large. Et criblée de taches de couleur, comme des espèces de tas minuscules, plus ou moins emmêlés. Ah ! Non, il ne va pas se mettre à l’abstrait lui aussi. Décidément, elle a de plus en plus de peine à comprendre son travail. Travail, oui. Car il ose dire Je vais travailler en entrant dans son atelier. Travailler à quoi ? Elle n’a jamais pu concéder que peindre était un travail. Tout au plus un loisir, un violon d’Ingres, un passe-temps. Un truc de paresseux, quoi. Elle a un mari oisif. Et ça l’énerve souverainement.
C’est un portrait, lance-t-il du fond de la pièce. Un portrait ? articule-t-elle d’une voix de trompette. Ces crottes colorées, un portrait ? Tu veux bien m’expliquer ? Ouais, si tu y tiens…lâche-t-il mollement.
Il émerge de son placard à pots et pinceaux, traîne ses vieilles baskets maculées jusqu’à son épouse, extirpe un grand châssis couvert de peinture et le place sur un chevalet. Bon ! Je te raconte ? Ok, mais fais vite, je n’ai pas que ça à faire, marmonne-t-elle en jetant un œil appuyé sur sa montre. Il hausse les épaules. Regarde ! Sur cette toile, j’ai peint un visage. Ah ? Je ne vois pas grand chose, c’est tout sale. Un visage, tu dis ? Mais tu l’as effacé, non ? C’est tout barbouillé. Surpris de cette (bonne) réaction, il esquisse un léger sourire plus confiant. Oui ! C’est presque ça ! J’ai utilisé une pâte très liquide pour qu’elle coule au fur et à mesure de l’exécution. Suffisamment fluide pour qu’elle glisse, tout en me laissant le temps de peindre le portrait, tu comprends ? Je laissais dégouliner lentement…Le front, le nez, les joues, les yeux, la bouche, le menton…Tout s’effondrait, se délitait doucement. Ça fondait comme glace à la vanille sur plaque chauffante. Les lignes se désagrégeaient. Tu suis ?
Il s’emballe, trop heureux de revivre ces moments-là. Et quand la pâte atteignait le bord inférieur du châssis, je la laissais continuer sa route…Dans le vide. Dessous, j’avais déposé cette petite toile longue qui recevait les gouttes. Là-haut, les traits se liquéfiaient. Les pigments se mélangeaient. Les noirs des cheveux venaient se mêler aux rouges de peau et de lèvres, aux verts et bruns des ombres…Et je recueillais les gouttes de visage. Elles formaient une frise. Ou un chapelet…
Le résultat me plaît bien. Qu’est-ce que tu en penses, toi ? Interroge-t- il timidement. Elle se tait, contemplant la toile qui a tant pleuré. Qui n’est plus qu’une grande dégoulinante informe. Tu vas conserver quoi? Le tableau crasseux ou cette chose-là ? dit-elle, désignant d’un doigt dubitatif la frise colorée. Il se penche. Pour moi, le portrait, c’est ce long réceptacle, tu vois ? Ce qui reste de la lente destruction du premier…Elle se détourne, abattue. Se dirige vers la porte. Puis, dans un petit claquement de talons, se retourne à demi et lance, désinvolte, Au fait ! C’était le portrait de qui ?
Mais de toi, chérie.
—————————————————————————————————————-
Cérébral
Je crois que j’ai crié. Et puis, j’ai vite étouffé mon cri. Est-ce que je voulais éviter d’alerter Christine dans l’immédiat ? Est-ce que je souhaitais garder pour moi seul –au moins un instant- cette étonnante découverte ?
J’ai posé la main sur ma bouche, dans un geste de retenue, mais qui pouvait aussi bien être de stupéfaction ou d’admiration,.
Figé un moment, j’ai fini par me retourner doucement et refermer la porte de la pièce où je venais d’entrer. Sans bruit. Comme si je craignais de faire s’évanouir ce que j’avais entrevu . J’ai allumé. Le spectacle que j’avais surpris à la seule lueur des deux petites fenêtres grillagées était apparemment bien réel. Je m’immobilisai à nouveau. Prêt à m’enfuir pour recommencer l’opération et m’assurer que je ne rêvais pas. J’allais éteindre la lumière, quitter la pièce, fermer la porte, l’ouvrir à nouveau et…sûrement je me réveillerais.
En fait, je restai. Et j’écarquillai les yeux.
Au vrai, cette pièce était un garage, que Patrick avait transformé en atelier. -Leur voiture, à lui et sa compagne Christine, trouvait place sous un abri dans le jardin-. Un garage aux murs blancs sales, au sol en ciment gris et au mobilier restreint. Patrick n’y venait plus depuis au moins dix ans. De temps en temps, il m’annonçait, tout content, qu’il avait acheté quelques toiles vierges pour un prix dérisoire, -une affaire, Alain ! Je te mens pas !- ou quelques cadres dans une brocante, -j’aime bien ces vieilleries ! Il suffit de les nettoyer et de les rafistoler un peu. Je m’en servirai sûrement un jour.- ou encore un lot de papiers en promotion au supermarché. Et tout cela s’entassait au garage-atelier. Patrick, mon ami peintre, ne travaillait plus. Il ne produisait plus. Sans qu’on n’en connaisse vraiment la raison. Il venait faire un brin de ménage tous les trois ou quatre mois dans cette pièce abandonnée. –Tout de même ! Que ce soit présentable !-
Même s’il n’avait plus rien à présenter…
Le garage. Ce garage que j’avais sous les yeux.
Le voilà soudain habillé de milliers de coups de pinceau.
Patrick avait tout peint. La pièce entière. Les murs, le sol, le plafond , les portes. Jusqu’à la vieille armoire.
Dans une étrange précipitation, mon regard avalait à toute vitesse le travail de mon ami. Inédit. Inconnu. Impensable. Je tournai autour de la pièce, fiévreux. Mettre en mémoire. Vite. De peur que tout disparaisse comme par enchantement. Je reconnaissais son geste ample, sa palette violente, son amour de la matière généreuse.
J’avisai soudain les toiles, toujours sagement rangées par terre. Il ne les avait pas oubliées. Elles aussi vivaient de sa folle musique picturale. Les lignes s’enroulaient, les formes bougeaient en cadence, les couleurs chantaient…
J’étais pris de vertige.
Je trépignais sur place. Comment allait-on montrer cette débauche de génie à un public qui commençait à désespérer de Patrick ? Une opération portes ouvertes à son atelier ? Ou casser les murs ? Casser les portes ? Casser l’armoire ? Tout emporter dans une galerie ?
Je me demandais où j’avais mis mon appareil photo. -Il faut que je photographie. Absolument-.
Je tournais en rond. Incapable de me décider. Que faire en premier ? Et une question me taraudait l’esprit, qui m’empêchait d’agir pour le moment. Une question à laquelle je pressentais une réponse improbable. Quand avait-il trouvé le temps de sortir tout cela ?
Combien d’heures avait-il mis pour couvrir toutes ces surfaces ?
Ce n’était pas possible. Pas possible.
Patrick était mort hier soir. A 22 h 30. Dans son salon. Assez brutalement. Un problème cardiaque qu’il traînait depuis des années et dont il ne se préoccupait guère. Christine m’avait appelé, affolée. Dans l’après-midi, nous avions fait tous les trois une petite visite à l’atelier déserté. Et, une fois de plus nous avions discuté de ce talent gâché. Il souriait. « Mais, j’ai tout dans ma tête ! Vous inquiétez pas ! Y a plus qu’à faire extraire tout cela ! » Il devenait songeur. Les yeux dans le vague, il répétait : « Tout est dans ma tête…Tout. ».
Premier regard, et premier pied posé sur le sol en ciment. Impressionde grand espacebrut. Quelque chose de pas fini.
Et puis on se dit que ce lieu porte bien son nom d’atelier. Ici, c’est sûr, quelqu’un travaille. On ne saurait dire encore le pourquoi de cette sensation. Mais dès la porte vitrée franchie, on devine une intense activité de production et de création.
C’est une ancienne usine? Ah! Oui? Pas étonnant.
Deuxième pied posé. On avance. Décidément c’est grand. Et lumineux. Et blanc. Accueillis par deux gros fauteuils confortablement habillés de draps. D’autres aussi. En rotin. En bois. Et des tabourets de formes variées. On s’installe. On est bien. Ce n’est pas vraiment propre. Ni rangé, ordonné. Pas vraiment sale non plus. Ni fouillis. C’est un mélange naturel et spontané de taches de peinture, de matériaux et outils amassés, de bouts de papier froissés, de cartons empilés…
On sent que la moindre feuille chiffonnée a sa raison d’être. Tout, ici, a un rôle à jouer. Rien d’inutile. Rien de perdu. Tout aura un jour sa place dans une œuvre, d’une façon ou d’une autre. Les choses vivent plusieurs vies. D’anciens travaux, dans un coin, là-bas, se croient abandonnés, mais ils partiront dans une autre aventure…Le cycle des existences…L’artiste y veille.
Le temps passe. On est de mieux en mieux ici. Grâce à la présence de Christine, bien sûr, mais aussi grâce à l’espace lui-même. C’est fou ce qu’il nous devient familier. Lui qui, tout à l’heure, paraissait presque froid. Il se réchauffe. Et son vide apparent se remplit. Le regard déniche peu à peu les choses. Des croquis, des maquettes sont punaisés au mur (les punaises, ici, sont foule: un côté non définitif, nomade, sans doute)…ça bouillonne de projets.
Les grandes toiles sont là.
cliquer en 2 fois pour agrandir
Etalées au sol. Accrochées au mur. En attente. Christine, tout en parlant, les couve du regard, les interroge en permanence, prend un chiffon humide ou un pinceau, s’approche de l’œuvre pour une rapide retouche…Là-haut, quelques toiles plus anciennes sont enroulées près du plafond. Au fond, on aperçoit une ouverture sur d’autres salles. S’y cache peut-être un travail en cours? Qui sèche? Qui a été mis au secret? Et près de nous, là, une longue table-bureau porte des monceaux de photos, de petits dessins encadrés, de classeurs, de documents, de livres…Et encore, plus loin, des volumes typiquement delbecquiens, appuyés à une colonne ou suspendus à une poutre, de grands calques prisonniers de barreaux, des pièces revenues d’expositions…Ils sommeillent dans leur coin, entre passé et futur. Guettant leur résurrection.
L’atelier de Christine Delbecq est « un laboratoire en perpétuelle effervescence » avais-je écrit il y a quelques temps. C’est vrai. Toujours tellement vrai.
C’est à St-Apollinaire, 2 impasse de Franche-Comté, pas loin de la poste et de la bibli, en face.
A la Galerie Mitterrand, du Conseil Régional, bd de la Trémouille (Dijon) en juin , « Intime » de Michel Potherat
C’est le style d’expo qui ne vous laisse pas tranquille ! Qui vous suit à la maison ! Comme ces personnages de romans qui vous accompagnent toute la journée…
Grands formats et gros plans sur le corps en désir (ou le désir du corps). Le sexe de la femme, passionnément…Dans des lumières violines (ce n’est pas ce que je préfère), ou bleutées, la chair a le premier rôle. Elle possède à elle seule le langage de l’amour. Et peut-être même est-elle l ‘expression de beaucoup d’autres choses ! Des choses fortes (voire violentes) de la vie. Ou des choses de la mort.
L’expo est poignante. On y devine, au travers de ces lignes sculpturales et de ces belles transparences, un besoin désespéré d’aimer et d’être aimé.
Aline Floch a exposé à Is-sur-Tille et à la galerie Nü Kösa (rue Berbisey, Dijon), à l’Hotel de Vogüe, à Gemeaux etc. J’en ai déjà parlé ici, en catégorie « retour d’expos ». Voici aujourd’hui un petit texte qui avait envie de sortir de mon stylo
Aline a retrouvé les moments premiers…
Le monde venait de se mettre en marche. Quelque part, la pâte explosait. Tandis que s’écoulait le magma brûlant, dans une forte odeur de feu, de fumée et de soufre. Des pixels assourdissants pétaradaient. Et des milliards de tesselles jaillissaient…
Le monde éjaculait.
Des morceaux de matière se déchiquetaient en feux d’artifice. Etincelles molles, petites choses déchirées, cailloux incandescents. Une pluie de gouttes informes retombait sur le magma. Télescopage. Fusion. Cuisson. Et les éclaboussures de terre, de sable, de cendres, de poussière, soudain, se solidifiaient. La langue géante, magmateuse, avalait tout sur son passage. Et on entendait les petits morceaux pétrifiés se bousculer, cliqueter, craquer sous la masse sombre qui entraînait tout avec elle. Qui s’enroulait, ondulait, s’affalait ou se redressait…
Alors…
Quelques touches de couleur et bulles de transparence ont surnagé. Quelques lamelles. Quelques éclats. Comme sertis dans l’énorme masse. Cette matrice grise qui, peu à peu, se figeait…
Et donc…
Aline a retrouvé ces moments premiers
Elle en a choisi quelques fragments. Elle a découpé des morceaux de magma fossilisé, et réveillé les forces qui y dormaient encore…
Pierre Ravelle-Chapuis, de l’école supérieure d’Art, a donné à voir une partie de son travail à l’ABC, passage Darcy, à Dijon, au début de l’été 2009.
Soudain, une partition de musique se prend une déferlante…Et les livres rangés sur le rayon ne sont que des bouts de bois…J’aurais pourtant mis ma main au feu que…Troublant. La réalité n’est pas ce qu’on croit. Illusions. Il y a anicroches…Toute cette géométrie bien rangée de nos vies, de nos cahiers d’écolier ou de nos petits Manhattan, faudrait peut-être les revoir autrement.
La démarche de Pierre Ravelle-Chapuis se fait en toute finesse, presque en silence. Mais efficace. C’est un artiste.
Commentaires récents