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Les effarés de Maxime Frairot

Maxime2Je rappelle que cette catégorie « textes en résonance » contient des choses écrites par moi, librement, inspirées par l’œuvre en question (en général je n’écris que sur des œuvres que j’apprécie!)

On nous croirait tous sortis d’un moule. Ou peut-être avons-nous séjourné dans quelque tuyau étriqué. Comme si on nous avait coulés dans des conduits, par paquets de dix ou de cent. Des gaines de chauffage ou autre ventilation. Serrés, coincés, nous nous serions extirpés tant bien que mal de tout ça.

Nous voilà marqués à vie.

Je sais que mon visage semble avoir été écrabouillé entre les mâchoires de je ne sais quel étau. Pareil pour mes compagnons de route.

Moi, je suis pâle comme une morte, mais j’en ai vu des rubiconds, des jaunes citron ou des gris souris. Une vraie troupe de clowns …

L’œil hagard, nous sommes tous des effarés.

Habitués à vivre en espace exigu, nous tenons le moins de place possible. La tête rentrée dans les épaules, les bras rachitiques ou racornis…Nous sommes entassés, empilés, emboîtés.

Parfois, je me demande si nous n’avons pas vécu aussi enfermés dans de vieilles armoires. Sinon, où aurions-nous dégotté tous ces tissus ringards qui nous habillent de bric et de broc ? Ces carreaux Vichy façon nappe de bistrot, ces rayures et petits pois façon papiers peints d’antan ? Moi, je porte une espèce de blouse-tablier de grand-mère qui ne va guère avec ma bouche pulpeuse (que j’aime souligner de rouge à lèvre). Et Marcel est affublé d’une chemise de bagnard ou de malade mental, assortie d’une cravate totalement démodée. Ma copine Julie, elle, est vêtue d’un patchwork débile et cacophonique.

J’en ai assez d’avancer avec cette bande de neuneus. Ils me collent. Me poussent. Me bousculent.

Quelque part, on nous a piégés, c’est sûr. Piège à rats.

Nous sommes propulsés en ligne droite, raides comme des piquets (il n’y a que nos yeux et nos genoux qui font des ronds…), craintifs, tendus et soumis.

Je sens que je vais bientôt crier. Tenter une sortie. Me désempêtrer de cet amas humain. Réapprendre à tourner la tête. A me déhancher et à zigzaguer toute seule.

Mais, malgré tout, je me demande si mes congénères ne vont pas me manquer…

Vally, à « L’autre entrée »

L’artiste Vally a accroché de nouvelles toiles au restaurant (et bar à vin) VallyR2 « L’autre entrée des Oenophiles » , 19 rue Berbisey, à Dijon. On apprécie l’énergie de sa peinture dans ses portraits.  (juin 2011)

Le Consortium, mon avis

Évènement en juin 2011: l’ouverture du (nouveau) Consortium , rue de Longvic. Un espace pour l’art contemporain de 4500 m2 qui va faire partie des grands de ce monde…Orgueil de Dijon. A juste titre. Mais quand même…

J’ai été surprise (agréablement) par l’espace et le volume offerts ici dorénavant à l’art actuel. Des endroits ouverts sur l’extérieur, mais abrités (avec parois amovibles), des grandes façades vitrées qui laissent voir les immeubles anciens voisins, beaucoup de salles de diverses dimensions, un long plan incliné…C’est un bel endroit, à n’en pas douter, créé par l’architecte Shigeru Ban (le même que Pompidou Metz).

Bien sûr, un lieu dédié à l’art contemporain se doit d’être blanc et d’aspect glacial. Gagné. Il l’est. Le lieu s’offre aux oeuvres, nu, immaculé, froid, anonyme. Normal…

consortium3 Les oeuvres, parlons-en. Nous aurions besoin, nous, pauvres visiteurs non initiés, de quelques soutiens…Elles restent souvent muettes pour nous. Elles ne se livrent pas comme ça…Une petite explication, un petit commentaire, s’il vous plaît…Qu’on nous guide, qu’on nous donne des clés (ce sont justement des portes ouvertes je sais en ce moment!). Et notre intérêt pour l’art actuel n’en sera que plus grand.

J’ai trouvé intéressantes certaines créations. Mais j’ai eu du mal à savoir qui en était l’auteur. Les cartels, au mur, identifient mal les artistes et leurs oeuvres. Oui, je sais, les valeurs ont changé et les objectifs aussi. L’artiste s’efface…Ici, c’est un laboratoire où cherchent et cogitent des gens. Peu importe leur nom, hein? Peu importe leurs vibrations persos et leur ressenti intime. On n’en est plus là.

J’y retournerai au Consortium. ça c’est sûr. Il va s’y passer des choses concernant la création artistique de nos contemporains et ça me touche. Je ne veux pas rester indifférente à tout cela.

 

L’atelier de daniel carette

Comme d’habitude, la catégorie « visite d’ateliers » ne comporte pas de commentaires sur les œuvres de l’artiste. Juste une ambiance. Une atmosphère que j’aime bien.

Zone commerciale de Quétigny, face à un marchand de cheminées et voisin d’un garage Citroën, discrètement, un chevalet posé dehors signale l’atelier du peintre Daniel Carette. Un petit bâtiment de type industriel Caretteavec logement au premier étage…Entrons.

Si vous avez l’œil perçant, vous allez dénicher un petit panneau conservé quelque part dans l’atelier de Daniel Carette,  plutôt inattendu: « ÉLECTRICIEN EN INTERVENTION »! C’est que cet artiste fut d’abord un technicien électricien…Et que son atelier actuel était déjà le sien alors qu’il travaillait dans cette branche, et qu’il s’était mis à son compte.

Un atelier qui devient… atelier…L’artisan ouvrier qui devient artiste (ou l’a-t-il toujours été?)

L’entrée. Un coin sombre. Un rideau qu’on soulève pour passer côté atelier. Regard discret sur des dizaines de toiles rangées sagement dans l’ombre, sans doute anciennes et plus ou moins oubliées.  Et -tiens!- des piles de boîtes d’œufs! On n’ose demander à quoi elles servent!

ça y est, on est dans l’antre du peintre. Un sympathique et nécessaire fatras vous entoure. Étrangement, l’installation électrique est plutôt fouillis! Les fils pendouillent! Compteurs, branchements, interrupteur et éclairages semblent avoir été installés à la va comme j’ te pousse! Le tableau électrique est tout de guingois!

L’important n’est pas là! Tout, ici, respire le labeur. Tout reflète la longue marche qu’a accompli l’artiste (et qu’il poursuit). Les témoins de son inlassable travail sont présents partout: dessins de nus, portraits, paysages, natures mortes, monotypes et moulages occupent tous les espaces encore libres. Une accumulation de travaux tous azimuts qui en dit long sur la recherche tant technique que thématique.

Un pêle-mêle qui vit aux côtés du poêle et de son seau à charbon, de la petite chaîne Hi-Fi, de la cafetière, de quelques vases et pots (qui doivent bien avoir une histoire! Une raison d’être!) Il y a même une marionnette à fils qui sourit là-haut!

L’œil, peu à peu, s’habitue à l’apparent désordre. On voit les vitrines, les tiroirs, les placards, les mallettes, les boîtes…On voit les outils de sculpteur, les palettes empilées, les chevalets entassés, les tubes, les pinceaux…Et Daniel Carette fait émerger des toiles, vous les montre, raconte l’évolution de son travail, dit ses passions, ses souvenirs, ses projets, ses timidités, ses enthousiasmes… « Je ne suis bavard que dans mon atelier! »

On ressort, tout étonné de retrouver la zone commerciale de Quétigny. On avait oublié que cela existait dehors.

Cliquez sur la photo pour agrandir, en plusieurs fois

« Rencontre de noirs », à La Source

La galerie La Source, à Fontaine-lès-Dijon, a accueilli une exposition commune. Deux artistes. Un peintre, Isabell Köstler (allemande) et un sculpteur, Joël Petot. En mai 2011, c’était à voir. En particulier pour l’excellente fusion entre les deux œuvres.

L’expo s’intitule « Rencontre de noirs ». Et pour une rencontre c’est une rencontre…Le travail de l’un prolonge celui de l’autre, le complète, l’adoucit ou le renforce…Isabelle Köstler peint des masses noires, denses et géométriques, posées sur des fonds pastels et délicats. Ces abstractions énergiques trouvent leur écho dans les sculptures de Joël Petot. Lui aussi dresse des formes noires, des volumes abstraits, faits de bois calciné (au chalumeau).  Vous en verrez dès votre arrivée dans le petit jardin de La Source.

Chez l’artiste masculin, les lignes sont souples et souvent arrondies. Chez la femme, plutôt rigides et carrées!! Mais, souvent, ses masses noires « filent » et laisse s’échapper comme un cheveu, qui s’envole en boucle et transmet un peu de légèreté au tableau. Quelques effilochages délient la matière. Pas vraiment de transparences dans ces noirs profonds mais de courtes fenêtres en leur coeur qui font ouverture.

J. Petot fait naître une seconde vie aux morceaux d’arbres qu’il façonne et métamorphose par le feu. Les noirs obtenus ont une brillance, une lumière, un rendu étonnant…Du Soulage! Parfois, s’ y incorporent des pièces de verre (petits vitraux réalisées par Emmanuelle Grand). Parfois aussi, des langues d’humus continuent l’œuvre au sol. L’ensemble du travail de cet artiste est un hommage à la nature. La voilà entrée en Galerie, presque sacralisée.  J.Petot vous convie d’ailleurs  à écrire un vœu pour cette terre aimée, la nôtre, et à planter votre petit billet dans une arche de bois et d’herbes : opération sauvetage en quelque sorte, telle une Arche de Noé.

Il est sûr que les séries de noir et blanc d’I.Köstler laisseraient à la longue une impression de redite s’il n’y avait les cônes, les enroulements, les vasques, les fuseaux de J.Petot.

Et n’oubliez pas de faire marcher aussi votre sens de l’odorat en vous penchant sur les pièces du sculpteur!

 

Chez Nastia

atelierNastiaUne grande bâtisse ancienne dans la campagne. Avec corps de ferme, chapelle, granges …Nastia loge dans une petite partie de ces habitations. Vous traversez son mini-jardin qui s’abrite derrière une haute rangée de lilas. Et vous entrez dans son espace de vie et de travail. Il semble ne pas exister de rupture entre les deux, même si le vrai atelier de la plasticienne se situe au premier étage. Nastia, la petite dame brune qui vous accueille, est une artiste jusque dans l’arrangement de son logis. Avec un minimum de moyens, elle a su créer une ambiance où l’on se sent bien. De quelques tissus blancs et éclairages discrets, elle s’est fait un foyer chaleureux.

L’atelier de Nastia? Ce sont deux longues tables couvertes d’une toile cirée blanche. Accumulés dessus (mais joliment rangés), des pots de pinceaux, crayons, pinces, ciseaux…Et autres mini outils. Et puis des boîtes à trésors, chinés dans les brocantes ou dans les sentiers autour de chez elle. Tout servira un jour. Entrera dans une œuvre. Parfois, un travail en cours: une tête sculptée qui émerge, une toile qui attend…

Depuis qu’elle s’est installée dans ce coin de Bourgogne, à l’orée des bois, Nastia est très inspirée par la nature. Encore davantage qu’avant. Elle poursuit actuellement un travail sur la forêt. Peintures aux tendances plus figuratives qu’auparavant (et plus grands formats), petites sculptures mariées à des morceaux d’écorce…Elle multiplie ce qu’elle appelle ses « ex-voto » (des gentils esprits de la forêt!) , ses « racines » (entre algues et branches)…

A l’occasion de ses week-end porte ouverte (8-15 et 22 mai), vous avez peut-être vu aussi ses sculptures en métal, délicat hommage au vent, ses « boîtes » qui mettent en scène de drôles de petits mondes, ses « cires », bas-reliefs aux diverses incrustations, et quelques peintures abstraites. Peut-être également ses « médailles », étranges visages aux références lointaines.

Vous pouvez agrandir les photos en cliquant dessus (en plusieurs fois)

Pour mieux connaître Nastia, cf mon billet de juin 2009 (archives du blog « Older entries », N°6)

Nastia a accueilli le public les samedi et dimanche des w-end suivants 8, 15, et 22 mai 2011. Mais vous pouvez toujours prendre rendez-vous avec elle au 03 80 95 31 26.

Nastia Mallet. Le hameau Le Pavillon. 21580 Courlon.

(Route N459, Is-sur-Tille — Grancey-le-Château, au carrefour de la route pour Courlon)

quand les chevaux étaient bleus

chevaux bleusAu Parvis St Jean, l’installation de l’artiste Bap, « quand les chevaux étaient bleus », fut présente en mars 2011.

Dans la chapelle gauche de cette ancienne église St Jean, transformée en théâtre (Parvis St-Jean), à Dijon, sont arrivées quelques « empreintes » bleues de dos de cheval.

Bap, leur créateur, les a suspendues au plafond et vous pouvez circuler dans cette étrange écurie, vous frotter à ces fantômes de chevaux. Ils bougent à votre passage. Et comme ces dos et croupes sont de taille réelle (et à hauteur réelle), rassemblés dans un espace assez exigu, la sensation est impressionnante. Envie de les caresser…Sentir presque leur odeur…Mais ils ne sont que des souvenirs de chevaux, des rêves de chevaux, des images restées en mémoire et en émotion. Leur matière comme leur couleur font qu’ils flottent autour de nous, irréels, impossibles, improbables…mais présents.

Même si vous n’êtes pas au courant de ce qu’a vécu l’artiste avec les chevaux, comment il en est arrivé à ces empreintes, dans quel endroit il a les a d’abord exposées (Cadre Noir), vous pouvez apprécier cette installation et éprouver toutes sortes de sentiments personnels.

De plus, Bap est poète. Il écrit. Lisez ses textes placés au sol. Retrouvez Bap sur le site: www.lefenil.fr

Ma perplexité…Unknown Group, au Frac.

Nagtzaam.ExtraitEn février 2011, le FRAC, 49 rue de Longvic, à Dijon, a présenté une expo de 5 artistes d’horizons diverses (Unknown Group), mais réunis sur une thématique, celle de l’individu en relation avec lui-même et avec les autres.

Voyons! Essayons de démêler les sensations que me laisse ce genre d’expo d’art contemporain…Toujours un peu les mêmes. Etrange mélange de frustration et de plénitude.

Oui, les idées sont là. La réflexion est là. Intéressantes. Parfois profondes. Prenons l’ exemple de ce travail de  Susan Hiller sur les langages disparus ou en voie de disparition. On les écoute en chambre noire, se déverser maladroitement avec leurs sons étonnants. Paroles et litanies, chants et conversations improbables. De l’aborigène ou du comanche, et plein d’autres langues au nom inconnu, oublié, souvent superbe d’ailleurs. On ne comprend pas, bien sûr, ce que l’on entend. (La traduction française s’affiche sur un écran.) Mais la musique de ces voix est touchante… Dans une pièce à côté, sont montrées les fréquences (tels des électrocardiogrammes) de quelques phrases extraites de la bande son. La langue devient ainsi vibrations et signaux acoustiques enregistrés.

Bon. L’idée est belle. Langage qui sert à communiquer, langage qui exprime, langage signe de civilisation, langage mémoire, langage symbole de culture, mais langage qui meurt etc… Et nous voilà partis pour méditer sur ces gens (dont on ne connaît ni l’origine, ni le pays, ni le continent, ni l’histoire…) qui viennent de nous faire entendre leur façon de dire les choses…Et qui pour beaucoup n’existent plus. Un frisson passe. Rapidement évaporé.

Mais?

L’artiste a-t-elle donc servi seulement de déclencheur? A-t-elle fait elle-même ce gros travail de recherche? A-t-elle visité ces peuples? Ecouté et enregistré elle-même leur discours? Mystère.

Que reste-t-il de tout ça? Une chambre noire, des chaises, une bande son, des feuilles de graphiques? Autant dire, pas grand chose. Fugace. A peine effleuré. Inconsistant. Le frisson de tout à l’heure est déjà loin. N’a pas laissé de trace.

Est-on venu voir un travail d’anthropologue? Mais, à ce moment-là, c’est très insuffisant. Léger, même. Un travail d’artiste? Je n’ai pas l’impression d’avoir RENCONTRÉ quelqu’un, ni même quelque chose. La recherche de Susan Hiller aurait-elle pu aboutir à une vraie création? Comme une mise en relation solide et bien ficelée  de cette musique vocale, de sa transcription graphique, de la poésie des mots, de la couleur des sons? Quelque chose qui transforme le langage un un objet signifiant: une écriture, un récit, une mélodie…que sais-je? Il y avait là une matière….Mais pfuiiiiiiiiit.

Perplexe… Comme d’hab !

Autres facettes de cette expo: -un ensemble vitré, un « pavillon »,  au centre de la salle, porte coulissante, cage de verre triangulaire. Vous jouez avec les images de transparence, votre propre reflet, celui des personnes qui vous accompagnent, vous entrez, vous sortez, vous êtes enfermés mais visibles etc…(Dan Graham)

-des dessins au crayon, géométriques, punaisés au mur. Rigueur du noir et blanc. Graphismes épurés. Architectures. (Marc Nagtzaam)

-une vidéo sans son, en salle noire (juste le bruit du projecteur comme dans un vieux cinéclub) qui montre des danses. Gestuelle désarticulée. Corps en transe. Danseurs en groupe mais chacun solitaire à l’intérieur de sa propre expérience corporelle. (Joachim Koester) . Et je passe sous silence le reste…

Voilà! J’ai retenu que le visiteur est acteur. Obligé (ça ne me déplaît pas, mais quand même on fait tout !!) C’est lui qui bouge,cogite, interprète, lit, se renseigne (pas facile, d’ailleurs, au FRAC) …L’ artiste a fait quoi? Filmé des danseurs (et encore est-ce bien lui?), posé quelque chose…(Seul le dessinateur a agi vraiment.)

Perplexe, donc…

Chez Bap…

BapColonnes

J’ai écrit ce petit billet en décembre 2010. Quelques mois après, un incendie détruisait une partie de cette maison…Une pensée pour ses habitants et les artistes qui exposaient ici.

Une petite maison de contes de Perrault. Avec des volets bleus. Posée au creux du village de Géligny (non loin de Sombernon). Le sculpteur Bap vous ouvre la porte de son atelier, contigu à la partie habitation. A l’intérieur, les carreaux de la vieille baie vitrée projettent leur ombre sur le mur de pierre. Et, justement, ce jour-là (un dimanche froid ensoleillé de décembre) , Bap avait accroché une série de ses ardoises au mur. Superbe: « Je suis monté au-dessus des toits ». (photo de gauche)

Une petite boîte contient ses premiers essais sur ardoise. On feuillète. Il était parti d’une histoire de clé. Un travail au pochoir et au scotch…Qu’il reprendra et prolongera, mais fera évoluer. Et Bap raconte. Simplement. Ses idées de passage, de fragilité…Il montre ses « colonnes » d’ardoise, là, sur la table où trône aussi un gros morceau d’arbre torturé. Et on commence à détailler les architectures qui flottent sur ces « colonnes ». Des habitats comme dans la brume des rêves.

On lève les yeux: un petit cheval en fil de fer tourbillonné rappelle ses premières amours. Le cheval…Il repart dans ses souvenirs de travail auprès des chevaux. Il montait peu mais s’en occupait beaucoup. Et il a d’abord sculpté des chevaux en chanvre et terre . Efflanqués,  dit-il. Mais juste parce qu’il était tout contre leur flanc et que c’était sa place, là, dans ce creux…Il les voyait comme ça. Et puis il évoque son installation (qui fut exposée au château d’Eguilly et le sera bientôt au Parvis St Jean de Dijon) « Quand les chevaux étaient bleus » et il m’en offre une photo, assortie de petits textes de sa composition (oui, il écrit aussi).  Là encore, toute une histoire. Bap aime les histoires. Il avait réalisé une empreinte sur le flanc d’un cheval de course… Il en a fait neuf copies…(trop long à vous relater! Mais beau comme tout. Un cheval à plusieurs vies)

On est invité à passer dans la petite pièce à côté. Tout aussi brute et rustique. Basse de plafond. Salle d’expo. Bel endroit où Bap a mis cette fois-là « Mes cathédrales » (toujours ses ardoises avec graphismes, silhouettes d’architectures). Un escalier raide grimpe au grenier: clair, haut, poutré…Là aussi, salle d’expo.

Dehors, de l’autre côté de la courette, l’ancien four à pain. Attention la tête,  pour passer la petite porte!…Bap y a logé ses sculptures, « empreintes » de corps humains. Celle des petits boutons de mercerie, il vous expliquera que c’est un hommage à la vieille dame, ancienne habitante des lieux, qui fut couturière dès sa plus tendre enfance et qui a légué sa boîte à boutons à Bap…Oui, ce doux jeune homme aime les histoires.

Allez sur son site: bap.blog4ever.com

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J.M. Hwang, à La Source, pile ou face

HwangExtraitEn décembre 2010, le jeune artiste coréen Jong-Myung HWANG , qui est déjà une pointure dans le monde de l’art contemporain, a présenté son travail à la galerie La Source, à Fontaine-les-Dijon. Le choc.

Des visages grand format vous accueillent. Ils ne vous quitteront plus! Même après votre départ de la galerie! Certains vous suivent des yeux…Impressionnant! Le peintre Hwang a intitulé son exposition « Face ». Parce que… « pile et face »… De l’autre côté d’un visage qu’y a-t-il? Il tente de nous le dire.

Même si l’artiste s’inspire d’une photo au départ, on ne peut pas parler de réalisme. Contrastes forcés, couleurs outrées, détails exagérés, absence d’expression…On est plutôt en présence de masques. S’ils tombent, on découvrira un vide derrière eux. Un creux. Un trou. Il serait en effet bien difficile de deviner une quelconque personnalité au travers de ces visages fixes, sans émoi…

Bref, c’est troublant. Ces grandes figures fascinent. Mais comme des momies.

Hwang utilise parfaitement les techniques du portrait (ces artistes asiatiques, décidément, sont bluffants de connaissances en dessin et peinture complètement assimilées) mais sans faire de réels portraits. Non, il ne cherche pas à faire « ressemblant ».

On est devant une humanité déshumanisée, des personnes en perte d’identité…C’est l’idée sous-jacente à laquelle tient l’artiste.

Je crois que l’ambiguïté « photo ou pas photo »? (ça y fait penser, quand même, non?) joue aussi son rôle. Parmi les visiteurs, beaucoup vont croire que ce sont des agrandissements, des projections etc.  En plus, l’artiste explique lui-même qu’il utilise Photoshop…Pour amplifier les contrastes. Mais cependant, de la photo il passe à la peinture…On est perdu. L’image? L’apparence? La photo, c’est plus vrai que la peinture? On est trompé. Mais c’est tant mieux! Ce jeune homme a un talent fou!

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Ici, suit le texte de présentation de Hwang au vernissage écrit par Claude Martel:

Depuis une dizaine d’années, la scène artistique coréenne se distingue par l’émergence d’une jeune génération d’artistes issue de la révolution informatique et de la mondialisation. Malgré la grande diversité de leurs modes opératoires, on peut observer dans leurs travaux quelques thèmes récurrents : problèmes d’identité, différences culturelles, difficultés de communication.

Je suis heureuse d’accueillir, à la galerie La Source, monsieur Hwang, jeune artiste coréen, élève de l’école des beaux arts de Dijon. Il a intitulé son exposition : « face », ce qui nous renvoie au portrait, ce genre pictural si convenu, si classique. Le portrait focalise toute la problématique sur l’image, or l’image qui fait sens est d’abord, dans l’art occidental, anthropomorphique. Dans la langue française, le terme de figure s’applique au visage, l’art figuratif a commencé avec lui. Au cours des siècles, le portrait a subi tous les statuts :de celui de liant iconique social à celui de représentation de l’intériorité de l’âme. L’exercice du portrait  a investi le champ pictural à toutes les époques, emprunté tous les styles et pris toutes les formes. Il a exploré la négation du temps par la représentation idéalisée, la confrontation au fantasme du double, à la hantise de la disparition et de la mort. Tous ces portraits  renvoyaient toujours à des personnes qui symbolisaient la permanence du visage humain.

Hwang nous donne à voir un ensemble de visages qui pourraient être des portraits  mais qui ne sont pas des portraits, si je me réfère à la définition que j’en ai donnée. Il n’idéalise pas, il n’explore pas des personnalités, il produit des figures anonymes, indifférenciées, vidées de leur substance, qui traduisent l’uniformisation des sociétés contemporaines. Ces portraits ne sont pas des portraits, ils évoquent l’immobilité,  celle  dans laquelle le destin fait figure de désastre.

L’artiste travaille à partir de photographies qu’il reproduit en les déformant légèrement. L’objectif de l’appareil a déjà dépouillé l’individu de son caractère unique car la mise au point photographique est impossible sur quelqu’un dont la mise au point psychologique laisse fortement à désirer. L’être humain est tellement chargé de sens qu’il est impensable de s’en écarter pour trouver la forme secrète de son absence. Or c’est  précisément cette absence, ce néant, cette irréalité de l’image, qui fondent sa magie et sa puissance. Même dans les corps ou les visages chargés d’émotion c’est toujours cette  absence qu’explore l’objectif. L’intensité de l’image est à la mesure de sa négation du réel. Faire du sujet une image, c’est lui ôter toutes ses dimensions : le poids, le relief, le parfum, le temps, la continuité dans l’espace et bien sûr le sens…C’est au prix de cette désincarnation que l’image prend sa puissance de fascination.

Avec la complicité de la photo, Hwang, armé de sa virtuosité technique, va atteindre le crime parfait. Le masque remplace l’identité, le soi est défiguré. Le problème du réel ne se pose plus, ces êtres passent d’emblée au-delà du vrai et du faux, au-delà du bien et du mal, au-delà du réel et de l’irréel. Ces visages sont l’allégorie du vide dans  lequel nous sombrons, le peintre en a effacé toute humanité, il nous dit tout cela en peinture : le grain de la peau, la brillance de la chair, la forme de la face, la fixité du regard, l’implantation des cheveux, la couleur beaucoup trop rose. Les tableaux sont  exécutés avec un « excès de réalisme » qui dérange. Le « je » sombre avec « l’autre » et c’est tout un monde qui disparaît.

Pourtant, si la société est moribonde, la peinture ne l’est pas. Sa force est de nous révéler ce que la photo était incapable de nous dévoiler. Multipliant les détails, stockant les informations les plus dérisoires avec une précision délirante,  Hwang nous plonge dans la lumière aveuglante d’une vérité dont l’évidence harcèle l’esprit frappé d’hallucinations.  Un abîme s’ouvre sous nos pieds au moment où la sensation de la réalité est la plus aiguë.

Avec une grande technique académique, le peintre élève l’insignifiance de l’image au rang de tableau unique. Il veut que nous gardions les yeux bien ouverts, face à cette société exsangue, défigurée, en perte d’identité. S’il parvient à créer un lien entre « moi » et « l’autre » alors peut-être nous sera rendue notre part d’humanité…seul l’art est capable de réaliser ce miracle.

Claude Martel