Agnieszka Podgorska et ses photos de membres enchevêtrés m’ont laissé une impression forte ce mois-ci , mars 2013.
Pieds, jambes, bras se mêlent. Sans corps. Devenus indépendants d’un corps, lui-même devenu absent. Des membres qui vivent leur propre vie. Et cette liberté leur donne la possibilité de créer des figures. Je dirais… des sculptures : éléments qui s’assemblent pour former un tout. Comme si l’artiste utilisait des fragments humains qu’elle entrelace jusqu’à réaliser une nouvelle créature mutante…
J’y ai vu aussi une sorte de danse… Un art du mouvement.
A l’exposition Habitus de l’Entrepôt 9 , l’artiste montrait en plus une petite vidéo très réussie sur ce même sujet.
que l’artiste veuille bien m’excuser pour la qualité très médiocre du visuel
Au printemps, à Fontaine-lès-Dijon, il y a le Salon des Artistes! Voilà!
Inégales en qualité, les œuvres s’affrontent d’un panneau à l’autre. Principe du Salon (où que ce soit, celui de Fontaine comme ailleurs). Assez aérée, la balade se fait quand même agréablement d’un artiste à l’autre. Plusieurs noms nouveaux (pour moi) à découvrir.
L’invitée d’honneur est Marie Javouhey. Paresseuse en ce moment, je vais copier-coller le texte que j’avais pondu à l’occasion d’une de ses expos!! Je n’ai pas changé d’opinion en 3 ans et l’artiste n’a pas changé de style de travail! Donc, allons-y :
« On a toujours l’impression que Marie Javouhey travaille une matière vivante, et non une banale pâte colorée. Végétale, minérale, spatiale, planétaire…ou humaine. Que sais-je?
Avec elle, il est à peine question de surface. On est dans l’épaisseur. Et on cherche les ouvertures pour descendre au cœur de la toile peinte. Pour pénétrer dans les profondeurs de son intimité. Elles existent. Il suffit de suivre le réseau de lignes naïves, ténues qui sillonnent souvent le tableau (à la Kadinsky) et guident le regard (comme le tracé, en surface, d’un monument enfoui sous terre et dont les contours sont révélés par une vue aérienne). Et quelques petites porte se présentent, aux endroits où l’artiste a gratté pour rejoindre les couches inférieures. On va pouvoir s’enfoncer. C’est doux. Lumineux. Harmonieux.
Marie Javouhey fait partie de ces artistes qui savent révéler la densité des vies. Si nos existences ne sont pas faites d’une plate suite linéaire d’évènements, mais plutôt de temps superposés, de moments empilés, qui s’entrelacent, se soutiennent et se construisent les uns les autres, l’artiste exprime cette somme inépuisable.
Vous pouvez également laisser aller vos yeux sur ces toiles abstraites (accès direct, sans vitres) aux couleurs richement travaillées, à la musique chromatique agréable, aux formes maîtrisées… »
Déjà à l’époque j’avais aussi beaucoup apprécié ses papiers collés. Elle disait qu’ils étaient sa « détente ». Vous en verrez trois au Salon fontenois (photo ici à droite).
Pour ce qui est du reste, voici mes peintres préférés : Paulette Bacon, elle peint d’étranges tempêtes qui soufflent sur on ne sait quels paysages intérieurs. Les teintes pastel et la douceur du balayage contrastent avec la violence de ces ouragans qui renversent et couchent tout sur leur passage.
Anne-Marie Versavel: Des abstractions géométriques, rectangles aux bords incertains et effilochés, portes et fenêtres ouvrant sur … l’autre côté de notre monde?
Béatrice Tisserand: pour ses séries de bobines de fil monochromes. Ce sont des pastels figuratifs traitant d’un sujet original.
Aline Bouquin: je la retrouve toujours avec plaisir, elle peint sans prétention, avec cœur et sourire. Son « petit violoniste » est d’une belle facture.
Annick Botton: un petit côté Dufy, peut-être (surtout « L’ombrelle ») mais une façon assez personnelle et intéressante de peindre le réel en couleurs gaies et fondues.
Citons encore R.Ameti (Macédoine), Anne Clément, Nathalie Guillet, Anton Molnar (pour le portrait).
Je ne dirai pas mesdéceptions en découvrant le travailexposé ici par certains peintres que je connais bien. Bizarre, par moments! Inattendu! Et le travail de certains autres artistes m’a paru quelconque. Et puis, quelques ultra-réalistes démontrent une maîtrise extraordinaire mais qui me laisse froide. C’est moi, ça!
Côté sculpteurs, mes préférés: François Lepoivredonne à voir, entre autre, des têtes de cheval impressionnantes. A peine sorties des doigts du créateur, comme inachevées (ou déjà décomposées par la mort) . Guillaume Martina quelques trouvailles de petits personnages silhouettés, faits de quelques ferrailles ou bouts de bois.
Je citerais volontiers aussi Anne Auger, Edith Nicot , Céline Roblin.
Un hommage est rendu à l’entrée du Salon à Maguy qui s’adonnait à la peinture avec passion. Cette gentille amie est décédée le 10 mars dernier.
Frédéric Gagné a exposé à la Galerie Notre Dame, 3 rue Musette en avril 2013. Il y avait longtemps que cet artiste canadien, bourguignon depuis 2001, n’avait pas montré son travail à Dijon. Il fallait en profiter
Dans ce travail récent, réalisé pour l’expo de la Galerie Notre Dame, le peintre plasticien Fred Gagné poursuit sa piste sur laquelle il roule depuis plusieurs années: à savoir, une recherche autour des architectures urbaines. Toujours très réussies, tant en création d’ambiance qu’en harmonie plastique, ses toiles m’ont paru prendre un certain virage. La photo, par exemple, m’a semblé occuper une place moins flagrante, moins visible (mais toujours présente malgré tout).
En tout cas, chez lui, la réalité est toujours saisie, bien concrètement, puis déstructurée, explosée. Puis reconstruite… Une recomposition personnelle. L’artiste est passé par là et a refait son propre monde.
Chaque toile est un petit univers dense où jouent les matières et les procédés (marouflage papier de Chine, acrylique, collage photos, bombe etc) mais aussi les choses vécues par l’artiste, ressenties, traduites … On ne peut pas effleurer seulement du regard ces œuvres. On reste devant (s’il vous plaît!) et on circule dans toutes les directions! Y compris en profondeur!
A remarquer qu’avec Fred Gagné, on est souvent dans l’illusion, dans l’apparence: il use de la mise à l’envers, des mots lus dans un miroir, du camouflage, de la transparence etc !
Je lis régulièrement les chroniques d’Olivier Céna à la page arts de Télérama.
Je vous les conseille.
Celle du Télérama n° 3295 (6 mars 2013) m’a particulièrement intéressée: sur la photographie « plasticienne ». Une question que je me pose souvent sur les rapports entre peinture et photo… Cette dernière cherchant à faire comme l’autre!
Enfin, j’ai pu entrer dans cet « Entrepôt 9 » (Bd de l’Europe à Quétigny), la nouvelle adresse de la Galerie Barnoud. Plusieurs fois je m’étais cassé le nez sur cette porte fermée (alors que j’étais bien dans les jours et horaires indiqués!!). Cette fois, donc, j’ai visité cet espace blanc immaculé pour son exposition « Habitus » (en mai 2013)
Habitus est le mot latin qu’utilise la médecine pour parler de l’aspect extérieur du corps, indiquant l’état de santé d’un sujet.
L’exposition réunit dix artistes contemporains autour du thème du corps humain.
Je retiens les photographies (et la vidéo) de la polonaise Agnieszka Podgorska. Il y a assez longtemps que j’admire le travail de cette artiste qui assemble des membres indépendants du corps ( bras, jambes, mains ou pieds ) , constituant d’étranges êtres aux allures de monstres inquiétants. Il y a une ambiguïté dans ces compositions très graphiques (très « chorégraphiques » ) qui me plaît bien. L’humain est évident … et pourtant. Qu’est-ce que cet enchevêtrement, ces bouts disloqués, contorsionnés…? cf aussi ma rubrique « le choix du mois »
Une peinture de Lydie Arickxm’a aussi beaucoup attirée. Une expression puissante de la chair… (je vous conseille fortement d’aller sur son site lydiearickx.com)
La vidéo d’Annelise Ragno est intéressante. Un homme est à l’étroit, coincé dans quelque chose? Pris dans un étau invisible. Il tente dramatiquement de s’en sortir par quelques mouvements saccadés. Répétitifs. Vains. On a devant nous trois images de cet homme, cadrées différemment. Trois moments différents de sa « danse » impossible.
Rachel Henriot montre deux photos glaçantes: des distributeurs de sexe… Comme cigarettes ou chewing-gum…..Déchéance d’une société esclave de la consommation jusqu’au pire. Cette œuvre est forte, d’autant que son apparence est relativement discrète. La provocation, si elle existe, n’est pas flagrante.
Le reste de l’exposition… Je ne saurais pas en parler.
Juste vous dire que l’art, il me semble, doit exprimer l’inexprimable. Ce quelque chose qui est si difficile à dire et que l’artiste, lui, a la capacité de mettre en forme (abstraite, symbolique). L’art a besoin de finesse, de sensibilité, de réflexion profonde… Or, je vois dans l’artcontemporain (oui un seul mot) souvent des clichés, assénés à grands coups d’œuvres grossières, vulgaires, simplistes, pauvres, enfantines. Et quand on me dit « on n’y comprend rien!… » Eh ben! Si! Précisément! On comprend trop! …
C’est une série que j’avais écrite en pensant à un vague projet que nous avions en commun avec une artiste plasticienne: Les Transparentes. Et qui jusque là ne s’est pas fait.
Brouillard
La ville avait pris le voile. Elle était entrée en isolement.
Quelques bouffées blanches avaient brouillé ses lignes.
Les formes flottaient. La ville avait maigri.
Et pourtant la brume remplissait.
Remplissait tout. La ville était pleine.
Pleine d’apparences et de vapeurs.
Une coulée froide se glissait dans ses moindres failles.
La ville poudreuse tamisait les sons.
Trompait les images et noyait ses chagrins citadins.
La ville n’était pas pressée de quitter son apesanteur
La goutte
A peine retenue par un reflet.
Si peu de matière…
Cette petite chose intouchable
Illusoire
Définie de rien
Intransportable
Impénétrable
Qu’on ne peut conserver…
Cette petite chose remplie de vide
Qui ne vit que d’un non…
Juste posée là sur ma manche
Le temps d’un éclat de lumière.
Parce que dehors il pleut.
Six bouteilles blanches
Six bouteilles blanches
Et des liens de lumière.
Six bouteilles sur une étagère.
Un reflet pianote de l’une à l’autre
Touche rouge reprise en variations.
Six jours d’une vie
Traversés par la flamme qui pétille.
Voilette
Le paysage avançait en quadrillé.
Mais je bougeais le paysage.
Et ça me chatouillait quelque part au-dessus des lèvres.
Le paysage était en puzzle et se dissimulait par petits bouts.
Ça lui donnait un frétillement de vieux film muet.
Un fin parfum de poussière ou de jasmin usé
Me flottait aux narines.
Les mailles étaient des petites larmes
Qui faisaient trembloter mes yeux.
Ma voilette et moi, on allait nulle part. On se cachait.
Mais on ne sait pas laquelle cachait l’autre.
Fenêtre
La maison ne dormait que d’une fenêtre.
Et l’autre savourait son rôle de regard sentinelle.
Gardienne des transparences, elle jouait de ses verres et de ses voiles.
La vitre retenait le doigt et la trace, ou calquait les images de passage.
Le rideau filtrait les silences et consolait les lumières mal aimées.
Et le paysage pénétra la fenêtre soulagée
Alors que la maison frémissait sur ses racines.
L’ampoule
Tu sais, petit. Du temps de mamie, la lumière venait dans un fruit de verre. Dedans, le ver luisant crissait. Grésillait, et s’enflammait à notre guise. Le fruit nous embaumait alors de sa clarté dorée.
C’était une poire à la peau fine. Que tu aurais tenue dans ta main. Jusqu’à la brûlure. Pour la douceur de son petit ventre et la fragile résistance de sa transparence.
A sa mort, le petit ver frétillait. Comme de joie. Tremblotait, comme de peur. Longtemps. Le fruit, pourtant, semblait encore tout vivant.
Le Consortium accueillait carrément 5 artistes importants en mars 20013 (6, même, puisqu’il y a un duo). Et, pour une fois, j’ai trouvé matière à m’enthousiasmer ! Quatre des espaces visités m’ont intéressée… ou davantage (battre mon cœur, satisfaire ma curiosité, combler ma soif de culture, titiller mon goût de l’esthétique…) Lari Pittman , Matthew Mc Caslin , Valère Novarina et Marie Cool-Fabio Balducci. (jusqu’au 16 juin pour Phillip King)
Restent : Valère Novarina (j’évoque dans « le choix du mois » ce peintre metteur en scène et écrivain, à l’étonnant expressionnisme lyrique ) et Matthew McCaslin
Ce dernier (américain) présente une installation : une maison « ouverte », comme inachevée, avec toutes les pièces habituelles , contenant chacune un élément symbolique du lieu : baignoire pour salle de bain etc. Rien à dire (sinon je serais méchante…)
Bientôt 80 ans, ce sculpteur anglais… L’exposition présentée ici est un parcours assez complet de ses recherches. Il a expérimenté tant de matériaux, de formes, de genres… Des années 60 à aujourd’hui, il a exploré, semble-t-il, toute l’abstraction en sculpture! Il a même innové.
Elève d’Anthony Caro puis assistant d’Henry Moor, les influences se font sentir. Comme eux, Phillip King sait capter l’espace, intégrer le vide dans une œuvre, jouer avec les équilibres.
Que voit-on ici? Des éléments assemblés, qui aboutissent à des volumes aux lignes intéressantes. Parfois lourdes, parfois aériennes, parfois très colorées, parfois sombres, parfois anguleuses, parfois arrondies, parfois drolatiques, parfois sérieuses….. Bref! Un cocktail! Certaines de ces sculptures abstraites ont été réalisées en monumentales pour des parcs citadins; des maquettes sont d’ailleurs présentes au Consortium. Certaines sculptures sont murales, aussi: plutôt agréables à regarder.
Mon choix de février 2013 est « Un temps, deux temps et la moitié d’un temps » de Valère Novarina
En entrant dans cet espace du Consortium (Dijon), et en rencontrant soudain, là, devant moi, cette série de l’écrivain et peintre Valère Novarina, j’ai juste dit « ouah! quelle énergie! » Et puis, je me suis mise à « écouter » ces 5 grandes toiles en bleu et noir.
J’avais l’impression que l’auteur me racontait une histoire. Et ce monsieur avait un sacré débit! Et une voix forte! Et une passion extraordinaire dans la voix!
La peinture était devenue récit fabuleux! Il y a avait plein de personnages. Plein d’aventures fantastiques. Pas le temps de s’ennuyer: ça bougeait, ça avançait, ça tourbillonnait…
Il me semblait que l’auteur inventait au fur et à mesure. Je croyais le voir gesticuler, s’enthousiasmer !! Et des mondes se créaient, totalement fous… mais qui tenaient la route!
Cliquer sur le visuel pour agrandir
Valère Novarina, Le Consortium, Dijon, jusqu’au 14 avril
Le Consortium accueillait carrément 5 artistes importants en mars 2013 (6, même, puisqu’il y a un duo). Et, pour une fois, j’ai trouvé matière à m’enthousiasmer ! Quatre des espaces visités m’ont intéressée… ou davantage (battre mon cœur, satisfaire ma curiosité, combler ma soif de culture, titiller mon goût de l’esthétique…) Lari Pittman , Matthew Mc Caslin , Valère Novarina et Marie Cool-Fabio Balducci. (jusqu’au 16 juin pour Phillip King)
J’aborde aujourd’hui : Marie Cool et Fabio Balducci (2)
Ils ont eux aussi une soixantaine d’années. Ils travaillent ensemble depuis 1995. L’essentiel de leur création consiste en des performances jouées par Marie Cool, ancienne danseuse. Lui, il filme. Ici, deux vidéos sont présentées (avec l’artiste elle-même), ainsi qu’ une performance en direct (et en boucle) par une jeune fille.
Ces performances consistent en des gestes simples, accomplis avec lenteur: former des figures sur une table (ou un miroir) avec un fil, poser un fil tendu sur une surface d’eau puis le retirer (admirer la danse aquatique que cela fait naître), glisser deux feuilles de papier l’une contre l’autre pour que les bords montent et forment un triangle, pianoter le long d’un ruban adhésif plus ou moins tendu, capter un rond lumineux sur une feuille et le déplacer …
Ces performances ont le mérite de faire appel à des qualités oubliées (un peu) de nos jours: lenteur, patience, attention, silence, sobriété … Minimalistes, elles sont des actions qui réclament peu (ou pas) de matériel, de déplacement, d’ampleur… Comme si les artistes allaient à l’opposé de la signification initiale du mot « performance » ! Il y a , au premier abord, bien peu d’exploit dans tout cela. Pas d’esbroufe. Pas de clinquant. Rien de » remarquable ».
Quelque chose de presque religieux transparaît dans ces actions: un recueillement, une discrétion des apparences, une intériorité, une pureté. Parfois, intervient une évidence de beauté, mais modeste, comme tout le reste . Un côté chorégraphie aussi. Dans le geste ou dans le mouvement du fil , de la feuille de papier, de la main etc.
J’ai préféré regarder les vidéos plutôt que la jeune fille en direct. Pourquoi? Un peu gênée sans doute d’être spectatrice d’un aussi maigre spectacle, que quelqu’un prenne le temps de le faire pour moi !! La fille semblait s’ennuyer à 100 sous de l’heure d’ailleurs!! Elle n’avait pas l’air convaincue!!
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