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Série d’art (Quatrième mouvement)

Série d’art, ce sont donc des textes que j’ai écrits sur le thème de l’art , des espèces de petites histoires brèves. Voici le 4ème mouvement en deux textes. (cf les 3 premiers « mouvements » dans ce blog si vous voulez)

Implosion

Le premier coup de masse qu’il donna fit sauter un éclat de pierre gros comme une noix. Il s’enhardit pour le second et frappa plus fort. Déjà, il se sentait mieux. Quelque chose à cogner. Quelque chose à casser. Il  leva une troisième fois son outil et sentit son épaule droite se détendre. La lourde tête métallique s’abattit sur la statue, arrachant un gros morceau du crâne. Le bruit d’explosion le ravit. Il modifia son geste pour atteindre le visage à l’horizontal et tenter une décapitation. Ses hanches pivotèrent, sa taille tourna et ses bras décrivirent un demi-cercle devant lui. Le mouvement lui donna la sensation d’un pas de danse au ralenti et le choc final, pour lequel il accentua l’effort, le fit grogner de plaisir.

La tête du saint monta quelques secondes dans les airs et, grotesque, roula sur l’herbe comme une pomme trop mûre. Aussitôt, il abandonna la masse pour se saisir d’un marteau et s’acharna sur ce fragment tombé à terre. Une mèche bouclée de cheveux, une arcade sourcilière, un coin de lèvre…Le visage de pierre répondait docilement à la colère de son bourreau  et s’éparpillait en lamentables petits bouts de chair colorés. La masse reprit son travail de destruction. Et, cette fois, se déchaîna. Les coups devenaient brefs et violents. Le drapé, sur les épaules du personnage, n’était plus qu’un amas de cailloux à ses pieds. Les plis de la tunique rouge étoilée d’argent se cassaient les uns après les autres. La crosse dorée s’abattit sur le sol, encore entière, mais l’homme, d’un coup de pied, l’envoya au loin. Elle éclata sur l’escalier tout proche. La main qui, l’instant d’avant, la tenait respectueusement, gisait sur le sol, mutilée. Les doigts étaient de la charpie.

Le tortionnaire souriait. Une brume de poussière de pierre flottait autour de lui. L’écho des chocs résonnait entre les murs de la cour. Le religieux, décapité, amputé des deux bras, dévêtu d’une partie de sa tunique, attendait le bon vouloir de son bourreau, le corps à moitié éventré. Un œil bleu, à la petite pupille noire, peint sur l’un des débris effrités qui jonchaient l’herbe, fixait inutilement l’horizon. La torture cessa un  instant. L’homme reprenait son souffle. Il sentait sa hargne moins dévastatrice que tout à l’heure. Mais il empoigna à nouveau avec délice l’engin de mort et l’envoya brutalement sur la pierre. Curieusement, aucun morceau ne tomba. Mais une fente apparut. Un bloc se détacha. Un deuxième coup de masse dégagea un autre bloc. Tout le bas du corps s’ouvrait comme s’il perdait une carapace. Une simple secousse suffit à faire s’écrouler les deux  coques qui se brisèrent par terre. Le saint était mort. En miette aux pieds de l’homme.

Celui-ci enrageait d’avoir déjà perdu son souffre-douleur. Il regardait autour de lui, haletant comme un fauve. Sa rage grondait encore en lui. Besoin de frapper. Besoin de détruire. Il allait s’emparer du marteau pour fracasser les grosses coquilles de pierre qui gisaient, démantelées, des deux côtés de la statue assassinée…

Quand soudain, il la vit.

Une seconde sculpture.

La statue brisée en avait révélé une autre. Plus petite. Logée à l’intérieur de la première. L’homme s’accroupit et, d’une main calme, enleva les quelques pièces de l’ancienne sculpture qui s’accrochaient encore à la partie inférieure. Il balaya doucement, avec les doigts, les débris autour de l’œuvre qu’il venait de mettre à jour. Toute agressivité de sa part s’était évanouie. Il se releva et fit quelques pas en arrière. La cour lui parut immense. Comme écartelée de tous les côtés. Déformée par l’angle de prise de vue. Il semblait lui-même avoir grandi. Etait-ce ainsi que le voyait la sculpture qui venait d’émerger ? Eblouie par la brutale lumière du jour ? Ecrasée par ce large monde qui soudain s’offrait à elle ?

Il s’accroupit à nouveau, mais, impressionné, n’osait ni s’approcher ni la toucher. Il dégagea son front des mèches humides de sueur et pensa qu’il devait avoir l’air minable avec sa barbe de huit jours et ses yeux encore injectés de sang. Il s’assit sur un coin de pelouse, évitant les gestes brusques comme s’il ne voulait pas l’effrayer.

Elle semblait avoir été façonnée tout récemment. Ses lignes douces s’arrondissaient dans l’espace et ses courbes donnaient l’impression de se déformer dès qu’on la regardait trop longuement. Elle était corps de femme. Même si les volumes n’étaient  qu’abstraction. L’homme n’aurait su dire de quel élément elle était faite. A priori, de terre glaise. Pas encore passée à la cuisson. Mais elle était si claire. Si marbrée, aussi. On aurait pu pensé à une pierre polie et vernie… Intimidé, il se décida à tendre le bras et à l’effleurer de la paume. La matière l’étonna. Tiède, ferme, sans dureté. Lisse, mais comme duveteuse. Non, il ne s’agissait pas de peau. Il en avait douté un moment. Mais, non, décidément, il n’y avait pas de vie là-dedans. Du moins aucune vie telle qu’il la connaissait. Il aventura davantage sa main et osa caresser les formes harmonieuses de la sculpture. Elles étaient si simples. Sans détour. Et pourtant si parfaites.

Il se leva, poussa du pied les quelques restes ruinés du vieux saint et, résolument, se baissa pour saisir la nouvelle venue. Il fallait lui offrir une place digne de sa beauté. Son poids l’étonna. Elle était lourde. Ce qui confirma son idée d’une œuvre en pierre. Le dit de se rassurer, sans doute. Dans ses bras, il eut l’impression qu’elle se blottissait, confiante. La sculpture s’apprivoisait. Et l’homme s’apaisait.

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 Foliation

Vraiment, cet arbuste buissonnant n’avait rien d’extraordinaire. Un arbuste.

Planté par les anciens propriétaires de la maison, il occupait une place modeste dans le jardin.

Consciencieusement, il bourgeonnait au printemps, verdoyait en été, jaunissait en automne et étirait ses maigres petites branches en hiver. De taille moyenne, il semblait ne pas avoir changé depuis des années. Avait-il pris quelques centimètres ? Agnès n’aurait su le dire. Elle ne le surveillait pas.

Certes, elle le voyait de son atelier de sculpteur, mais sans plus. Elle ne lui accordait un regard (agacé) qu’à la saison où il perdait ses feuilles. Le parterre nécessitait alors un ratissage. Or, Agnès n’avait aucun goût pour le jardinage. Le seul avantage qu’elle reconnaissait à son jardin, c’est qu’il lui procurait une certaine surface de liberté, un cercle de protection…Voilà tout.

Pourquoi, ce jour-là, leva-t-elle les yeux de sa table de travail, derrière la verrière? Pour la première fois, l’arbuste attirait son regard. Elle l’observa un moment, tout en triturant sa boule de glaise. Quelque chose avait changé dans l’aspect des feuilles. Un détail infime. Mais lequel?

On était en juin. La végétation était au meilleur de sa forme. Et cependant le vert de la plante lui paraissait différent. Etait-il malade ce petit arbre chétif ? Elle se promit de regarder de plus près la prochaine fois qu’elle sortirait. Plusieurs fois elle oublia. Un soir, enfin, en traversant le jardin, elle se pencha sur son cas. Effectivement, le vert habituel des feuilles s’était modifié. Plus terne? Tirant davantage sur le brun? Agnès hésitait, connaissant mal la couleur originelle.

Le lendemain, elle posa la question à un voisin qui consacrait au jardinage une grande partie de sa vie de retraité. Pensait-il que ce buisson était atteint d’une maladie? Il examina le patient et son diagnostic fut net : non, la plante était saine. Il n’en dit pas plus long. Mais l’inquiétude se lisait sur son visage. Et, dorénavant, il viendrait chaque matin constater les métamorphoses de l’arbrisseau. Car, l’affaire ne faisait que commencer.

Agnès se prit d’affection pour ces moments quotidiens où le voisin, l’arbuste et elle communiaient dans une histoire qui, finalement, devenait une drôle d’histoire…

Les changements ne se manifestaient pas de façon régulière. Plusieurs semaines pouvaient passer sans que rien ne se produise. Et puis, soudain, les choses se précipitaient. Après la couleur, c’est la forme des feuilles qui se modifia. Elles s’arrondissaient. Elles s’étalaient. Il semblait même qu’elles se redressaient et qu’elles grandissaient.

De son atelier, Agnès ne perdait pas une miette de cette évolution. Elle en prenait régulièrement des photos. Le voisin, lui, n’appréciait pas du tout cette transformation qu’il ne trouvait décrite dans aucun magazine de jardinage, ni même sur les sites Internet spécialisés qu’il consultait goulûment…Cette plante les narguait. Elle avait l’air en pleine forme et, sans traitement aucun, montrait bonne mine et port altier. De plus en plus, ses feuilles se tenaient comme des mains ouvertes, la paume tournée vers le ciel. Légèrement creusées au centre. Comme des coupelles. Agnès aimait leurs reflets mordorés. Au toucher, elles semblaient avoir épaissi. En tout cas, elles ne baissaient plus du nez. Le voisin continuait de se poser des questions et d’émettre des suppositions. Agnès, elle, souriait de ses préoccupations et ne faisait que noter avec plaisir le nouvel aspect de cette belle chose végétale. On aurait presque oublié son caractère naturel…Le tronc et les petites branches grêles avaient pris une certaine fermeté. Agnès passait ses doigts sur le bois lisse et légèrement brillant. Et, en s’éloignant vers la maison, elle se retournait pour admirer l’ensemble vert bronze, du plus bel effet dans le parterre. Très décoratif, pensait-elle. Peut-être même plus…Il y avait là une beauté étrange qui commençait à naître…Et qui la rendait heureuse .

L’été avait laissé la place à l’automne. Mais l’arbuste n’avait visiblement pas l’intention de jaunir ses feuilles ni de les perdre. Au contraire, elles rayonnaient d’une vie forte et pleine. Le vent n’avait même plus de pouvoir sur elles. Les grosses bourrasques les faisaient à peine frémir.

Un matin, Agnès était penchée sur une œuvre qu’on lui avait commandé et qu’elle avait de la peine à terminer. Toujours insatisfaite du résultat. (Décidément, elle détestait les commandes). Un petit bruit régulier occupait ses oreilles depuis un moment, dont elle n’avait pas tout à fait conscience. Il provenait de l’extérieur. Elle réalisa qu’en fait il pleuvait. Une bonne grosse pluie d’automne. Machinalement, elle jeta un œil à l’arbuste et comprit que le bruit entendu était celui des gouttes qui l’arrosaient. Un crépitement. Presque un son de clochettes. Ou quelques cymbales qui tintent…Oubliant le parapluie, Agnès se précipita auprès de son arbrisseau mutant, qu’elle négligeait depuis une bonne semaine. Le voisin était parti en voyage et par conséquent, lui aussi, avait abandonné la surveillance. Elle caressa du doigt une feuille mouillée. Le froid l’étonna. Elle la tapota du bout de l’ongle pour l’entendre sonner comme un petit plat de métal. Sa main enserra le tronc qui avait encore pris du volume. Ce n’était plus du bois, Agnès en était sûre. Une sorte de résine peut-être. Elle se baissa pour examiner la base. L’arbuste n’était plus enterré mais reposait sur le sol à l’aide d’un large socle, tel un fin plateau. Là encore, une matière nouvelle était apparue, qui n’avait plus rien d’organique. On ne voyait aucune trace de son déracinement. La terre n’avait pas changé d’aspect autour du pied… Agnès courut chercher son appareil photo. Elle sentait une excitation très agréable l’envahir.

Le lendemain, le client est venu voir l’avancée du travail sur la statue en commande. Pas encore terminée ? Il a semblé déçu.

En repartant, il a marqué un temps d’arrêt devant l’arbuste métamorphosé. « Cette sculpture est de vous, bien sûr? Sacrées lignes ! Belle harmonie ! Et un mélange de matières étonnant ! C’est superbe ! Est-ce que c’est une maquette pour une œuvre  monumentale ? Elle m’intéresse, vous savez ! On en reparlera! A bientôt ! »

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2 comments to Série d’art (Quatrième mouvement)

  • est-ce une nouvelle? Je le dirais volontiers avec cette progression dans le récit qui annonce la chute rapide.

  • mijo

    Tu parles de Implosion ou de Foliation?
    En tout cas, je ne saurais définir mes textes. Nouvelles? Je ne suis pas sûre qu’un éditeur les classerait ainsi!! La structure n’est pas assez nette…
    Merci de me suivre régulièrement dans mes écrits (écrits anciens d’ailleurs! en ce moment j’écris peu!)

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