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Série d’art (deuxième mouvement)

Suite de mes petits textes sur le sujet « art » , en différents « mouvements » . Voici le deuxième, en deux textes.

Portrait

C’est quoi, ça ? crache-t-elle, agacée, louchant sur une petite toile étroite et longue. Bizarre, ce format, pense-t-elle, au moins un mètre de long sur, quoi ? vingt centimètres de large. Et criblée de taches de couleur, comme des espèces de tas minuscules, plus ou moins emmêlés. Ah ! Non, il ne va pas se mettre à l’abstrait lui aussi. Décidément, elle a de plus en plus de peine à comprendre son travail. Travail, oui. Car il ose dire Je vais travailler en entrant dans son atelier. Travailler à quoi ? Elle n’a jamais pu concéder que peindre était un travail. Tout au plus un loisir, un violon d’Ingres, un passe-temps. Un truc de paresseux, quoi. Elle a un mari oisif. Et ça l’énerve souverainement.

C’est un portrait, lance-t-il du fond de la pièce. Un portrait ? articule-t-elle d’une voix de trompette. Ces crottes colorées, un portrait ? Tu veux bien m’expliquer ? Ouais, si tu y tiens…lâche-t-il mollement.

Il émerge de son placard à pots et pinceaux, traîne ses vieilles baskets maculées jusqu’à son épouse, extirpe un grand châssis couvert de peinture et le place sur un chevalet. Bon ! Je te raconte ? Ok, mais fais vite, je n’ai pas que ça à faire, marmonne-t-elle en jetant un œil appuyé sur sa montre. Il hausse les épaules. Regarde ! Sur cette toile, j’ai peint un visage. Ah ? Je ne vois pas grand chose, c’est tout sale. Un visage, tu dis ? Mais tu l’as effacé, non ? C’est tout barbouillé. Surpris de cette (bonne) réaction, il esquisse un léger sourire plus confiant. Oui ! C’est presque ça ! J’ai utilisé une pâte très liquide pour qu’elle coule au fur et à mesure de l’exécution. Suffisamment fluide pour qu’elle glisse, tout en me laissant le temps de peindre le portrait, tu comprends ? Je laissais dégouliner lentement…Le front, le nez, les joues, les yeux, la bouche, le menton…Tout s’effondrait, se délitait doucement. Ça fondait comme glace à la vanille sur plaque chauffante. Les lignes se désagrégeaient. Tu suis ?

Il s’emballe, trop heureux de revivre ces moments-là. Et quand la pâte atteignait le bord inférieur du châssis, je la laissais continuer sa route…Dans le vide. Dessous, j’avais déposé cette petite toile longue qui recevait les gouttes. Là-haut, les traits se liquéfiaient. Les pigments se mélangeaient. Les noirs des cheveux venaient se mêler aux rouges de peau et de lèvres, aux verts et bruns des ombres…Et je recueillais les gouttes de visage. Elles formaient une frise. Ou un chapelet…

Le résultat me plaît bien. Qu’est-ce que tu en penses, toi ? Interroge-t- il timidement. Elle se tait, contemplant la toile qui a tant pleuré. Qui n’est plus qu’une grande dégoulinante informe. Tu vas conserver quoi? Le tableau crasseux ou cette chose-là ? dit-elle, désignant d’un doigt dubitatif la frise colorée. Il se penche. Pour moi, le portrait, c’est ce long réceptacle, tu vois ? Ce qui reste de la lente destruction du premier…Elle se détourne, abattue. Se dirige vers la porte. Puis, dans un petit claquement de talons, se retourne à demi et lance, désinvolte, Au fait ! C’était le portrait de qui ?

Mais de toi, chérie.

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Cérébral

Je crois que j’ai crié. Et puis, j’ai vite étouffé mon cri. Est-ce que je voulais éviter d’alerter Christine dans l’immédiat ? Est-ce que je souhaitais garder pour moi seul –au moins un instant- cette étonnante découverte ?

J’ai posé la main sur ma bouche, dans un geste de retenue, mais qui pouvait aussi bien être de stupéfaction ou d’admiration,.

Figé un moment, j’ai fini par me retourner doucement et refermer la porte de la pièce où je venais d’entrer. Sans bruit. Comme si je craignais de faire s’évanouir ce que j’avais entrevu . J’ai allumé. Le spectacle que j’avais surpris à la seule lueur des deux petites fenêtres grillagées était apparemment bien réel. Je m’immobilisai à nouveau. Prêt à m’enfuir pour recommencer l’opération et m’assurer que je ne rêvais pas. J’allais éteindre la lumière, quitter la pièce, fermer la porte, l’ouvrir à nouveau et…sûrement je me réveillerais.

En fait, je restai. Et j’écarquillai les yeux.

Au vrai, cette pièce était un garage, que Patrick avait transformé en atelier.     -Leur voiture, à lui et sa compagne Christine, trouvait place sous un abri dans le jardin-. Un garage aux murs  blancs sales, au sol en ciment gris et au mobilier restreint. Patrick n’y venait plus depuis au moins dix ans. De temps en temps, il m’annonçait, tout content, qu’il avait acheté quelques toiles vierges pour un prix dérisoire, -une affaire, Alain ! Je te mens pas !- ou quelques cadres dans une brocante, -j’aime bien ces vieilleries ! Il suffit de les nettoyer et de les rafistoler un peu. Je m’en servirai sûrement un jour.-  ou encore un lot de papiers en promotion au supermarché. Et tout cela s’entassait au garage-atelier. Patrick, mon ami peintre, ne travaillait plus. Il ne produisait plus. Sans qu’on n’en connaisse vraiment la raison. Il venait faire un brin de ménage tous les trois ou quatre mois dans cette pièce abandonnée. –Tout de même ! Que ce soit présentable !-

Même s’il n’avait plus rien à présenter…

Le garage. Ce garage que j’avais sous les yeux.

Le voilà soudain habillé de milliers de coups de pinceau.

Patrick avait tout peint. La pièce entière. Les murs, le sol, le plafond , les portes. Jusqu’à la vieille armoire.

Dans une étrange précipitation, mon regard avalait à toute vitesse le travail de mon ami. Inédit. Inconnu. Impensable. Je tournai autour de la pièce, fiévreux. Mettre en mémoire. Vite.  De peur que tout disparaisse comme par enchantement. Je reconnaissais son geste ample, sa palette violente, son amour de la matière généreuse.

J’avisai soudain les toiles, toujours sagement rangées par terre. Il ne les avait pas oubliées. Elles aussi vivaient de sa folle musique picturale. Les lignes s’enroulaient, les formes bougeaient en cadence, les couleurs chantaient…

J’étais pris de vertige.

Je trépignais sur place. Comment allait-on montrer cette débauche de génie à un public qui commençait  à désespérer de Patrick ? Une opération portes ouvertes à son atelier ? Ou casser les murs ? Casser les portes ? Casser l’armoire ? Tout emporter dans une galerie ?

Je me demandais où j’avais mis mon appareil photo. -Il faut que je photographie. Absolument-.

Je tournais en rond. Incapable de me décider. Que faire en premier ? Et une question me taraudait l’esprit, qui m’empêchait d’agir pour le moment. Une question à laquelle je pressentais une réponse improbable. Quand avait-il trouvé le temps de sortir tout cela ?

Combien d’heures avait-il mis pour couvrir toutes ces surfaces ?

Ce n’était pas possible. Pas possible.

Patrick était mort hier soir. A  22 h 30. Dans son salon. Assez brutalement. Un problème cardiaque qu’il traînait depuis des années et dont il ne se préoccupait guère. Christine m’avait appelé, affolée. Dans l’après-midi, nous avions fait tous les trois une petite visite à l’atelier déserté. Et, une fois de plus nous avions discuté de ce talent gâché. Il souriait. « Mais, j’ai tout dans ma tête ! Vous inquiétez pas ! Y a plus qu’à faire extraire tout cela ! » Il devenait songeur. Les yeux dans le vague, il répétait : « Tout est dans ma tête…Tout. ».

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