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Les Transparentes

C’est une série que j’avais écrite en pensant  à un vague projet que nous avions en commun avec une artiste plasticienne:  Les Transparentes.  Et qui jusque là ne s’est pas fait.

Brouillard

La ville avait pris le voile.  Elle était entrée en isolement.

Quelques bouffées blanches avaient brouillé ses lignes.

Les formes flottaient.  La ville avait maigri.

Et pourtant la brume remplissait.

Remplissait tout.  La ville était pleine.

Pleine d’apparences et de vapeurs.

Une coulée froide se glissait dans ses moindres failles.

La ville poudreuse tamisait les sons.

Trompait les images et noyait ses chagrins citadins.

La ville n’était pas pressée de quitter son apesanteur

 

La goutte

A peine retenue par un reflet.

Si peu de matière…

Cette petite chose intouchable

Illusoire

Définie de rien

Intransportable

Impénétrable

Qu’on ne peut conserver…

Cette petite chose remplie de vide

Qui ne vit que d’un non…

Juste posée là sur ma manche

Le temps d’un éclat de lumière.

Parce que dehors il pleut.

 

Six bouteilles blanches

Six bouteilles blanches

Et des liens de lumière.

Six bouteilles sur une étagère.

Un reflet pianote de l’une à l’autre

Touche rouge reprise en variations.

Six jours d’une vie

Traversés par la flamme qui pétille.

 

Voilette

Le paysage avançait en quadrillé.

Mais je bougeais le paysage.

Et ça me chatouillait quelque part au-dessus des lèvres.

Le paysage était en puzzle et se dissimulait par petits bouts.

Ça lui donnait un frétillement de vieux film muet.

Un fin parfum de poussière ou de jasmin usé

Me flottait aux narines.

Les mailles étaient des petites larmes

Qui faisaient trembloter mes yeux.

Ma voilette et moi, on allait nulle part. On se cachait.

Mais on ne sait pas laquelle cachait l’autre.

 

Fenêtre

La  maison ne dormait que d’une fenêtre.

Et l’autre savourait son rôle de regard sentinelle.

Gardienne des transparences, elle jouait de ses verres et de ses voiles.

La vitre retenait le doigt et la trace, ou calquait les images de passage.

Le rideau filtrait les silences et consolait les lumières mal aimées.

Et le paysage pénétra la fenêtre soulagée

Alors que la maison frémissait sur ses racines.

 

 L’ampoule

Tu sais, petit. Du temps de mamie, la lumière venait dans un fruit de verre. Dedans, le ver luisant crissait. Grésillait, et s’enflammait à notre guise. Le fruit nous embaumait alors de sa clarté dorée.

C’était une poire à la peau fine. Que tu aurais tenue dans ta main. Jusqu’à la brûlure. Pour la douceur de son petit ventre et la fragile résistance de sa transparence.

A sa mort, le petit ver frétillait. Comme de joie. Tremblotait, comme de peur. Longtemps. Le fruit, pourtant, semblait encore tout vivant.

 

 

 

 

Série d’art (cinquième mouvement)

Et voici déjà la 5ème partie de ma Série d’art. Elle ne comprend pour l’instant qu’un seul texte que j’ai écrit en décembre 2011 : « Torture d’appartement ». Voir les autres Séries dans « textes persos ».

Torture d’appartement

On nous avait avertis (de très gros dégâts). Prévenus (un vrai cataclysme). Prédit (vous allez être épouvantés).
Arrivés sur les lieux, prêts à tout supporter, nous tombons en effet sur un sacré chantier. A priori, plus rien d’entier. Plus rien à sa place. Plus rien debout. Mais, contrairement à ce que j’attendais, l’équipe d’intervention semble guère affolée. Je les regarde avec étonnement. Ils ne m’ont pas habitué à ce calme.
Chacun commence tranquillement à s’aventurer dans le méli-mélo capharnaüm. A petits pas. Presque un sourire aux lèvres. Comme si ce spectaculaire bouleversement allait de soi. Par-ci par-là, ils effleurent un lambeau innomé ou une carcasse indéfinissable. Comme des caresses de respect ou d’acquiescement.
Enjamber les amas accumulés au sol. Se courber sous les dégringolades figées, tombées d’un plafond en ruine. Nous avançons.
Il y a dans ce chaos un je ne sais quoi d’exaltant qui nous met en joie. C’est sûr, celui qui a torturé cet appartement l’a fait avec une immense allégresse. Même si ça ressemble à une crise, à une révolte, ou à un délire…ce fut joyeux…A n’en pas douter.

Tandis que mes collègues commencent leur enquête consciencieuse, qu’ils font leurs mesures, leurs photos, leurs prises d’échantillons et tout ça, je flâne encore un peu dans ce grand désordre qui me ravit.
Son auteur, je l’imagine.
Il a cogné du poing, arraché, déchiqueté, tiré de toutes ses forces, désossé les choses, écartelé…Il a tout ouvert en grand.
Et c’est ça qui me plaît. L’ouverture.
Les résistances, les pleins, les obstacles… se sont métamorphosés entre ses mains. Cloisons, murs, parois, plafonds, armatures et fermetures, tout a pris l’air. Ça respire et ça circule. La lumière diffuse partout.

En fait, à y regarder de près, le personnage qui s’est acharné ici (mais était-il seul ?) a tout réduit en lanières. Minutieusement, il a déchiqueté les matériaux. Un découpage méthodique. Je ne sais comment il s’y ait pris, surtout pour les substances les plus dures. Comment a-t-il réussi un tel tour de force, quels outils a-t-il utilisé ?
Le résultat est là. Il n’existe plus de vraies surfaces. Il n’y a plus d’aplats. Ce ne sont que des morceaux allongés, étroits, plus ou moins épais, en matières et teintes diverses. Des sortes de courroies, de rubans, de sangles, ou même de fils, pour les plus fins. Parquets, isolants, placoplâtre, réseaux électriques…Tout cela est tranché, débité…
Certaines de ces bandes sont encore attachées entre elles et constituent des figures plus ou moins géométriques. Beaucoup d’entre elles, restées suspendues, pendouillent dans le vide. Les courants d’air les font se balancer légèrement. D’autres sont à terre, entassés.
Et je remarque soudain un détail qui m’avait échappé jusque là : des nœuds. Il y a, par endroits, des nœuds qui réunissent les éléments déchiquetés. Des nœuds maladroits, grossiers, mal serrés (il est vrai que, souvent, les matériaux ne s’y prêtent pas vraiment). Mais des nœuds qui ont été faits volontairement, après coup. Il semble qu’on ait voulu lier quelques parties des décombres, pour redonner une sorte d’unité à l’ensemble. Reconstruire peut-être quelque chose, à partir de la déconstruction…
Tandis que je rêvasse au milieu des débris, l’équipe, qui a terminé son travail d’inspection, revient vers moi.
Mes compagnons ont l’air perplexe. Ne comprennent rien à cette étrange démolition. Sauvage ou organisée ? Brutale ou réjouissante ? Ils ne savent plus trop quoi penser. Quel objectif avait le destructeur ? Aucun indice n’a été trouvé qui puisse permettre d’expliquer cette drôle d’action.
A ce moment-là, mon téléphone sonne et voilà que notre chef nous annonce d’abandonner l’enquête. « Laissez tomber pour l’instant! Il paraît que c’est un artiste qui habitait là et qui a voulu réaliser une œuvre d’art…Je crois qu’on appelle ça une installation. On va vérifier ! »

En raccrochant j’ai le sourire. Je suis réconfortée. C’était donc ça? Même si je ne crois pas vraiment au terme d’installation, je sais maintenant que la torture de cet appartement avait un sens.

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Série d’art (Quatrième mouvement)

Série d’art, ce sont donc des textes que j’ai écrits sur le thème de l’art , des espèces de petites histoires brèves. Voici le 4ème mouvement en deux textes. (cf les 3 premiers « mouvements » dans ce blog si vous voulez)

Implosion

Le premier coup de masse qu’il donna fit sauter un éclat de pierre gros comme une noix. Il s’enhardit pour le second et frappa plus fort. Déjà, il se sentait mieux. Quelque chose à cogner. Quelque chose à casser. Il  leva une troisième fois son outil et sentit son épaule droite se détendre. La lourde tête métallique s’abattit sur la statue, arrachant un gros morceau du crâne. Le bruit d’explosion le ravit. Il modifia son geste pour atteindre le visage à l’horizontal et tenter une décapitation. Ses hanches pivotèrent, sa taille tourna et ses bras décrivirent un demi-cercle devant lui. Le mouvement lui donna la sensation d’un pas de danse au ralenti et le choc final, pour lequel il accentua l’effort, le fit grogner de plaisir.

La tête du saint monta quelques secondes dans les airs et, grotesque, roula sur l’herbe comme une pomme trop mûre. Aussitôt, il abandonna la masse pour se saisir d’un marteau et s’acharna sur ce fragment tombé à terre. Une mèche bouclée de cheveux, une arcade sourcilière, un coin de lèvre…Le visage de pierre répondait docilement à la colère de son bourreau  et s’éparpillait en lamentables petits bouts de chair colorés. La masse reprit son travail de destruction. Et, cette fois, se déchaîna. Les coups devenaient brefs et violents. Le drapé, sur les épaules du personnage, n’était plus qu’un amas de cailloux à ses pieds. Les plis de la tunique rouge étoilée d’argent se cassaient les uns après les autres. La crosse dorée s’abattit sur le sol, encore entière, mais l’homme, d’un coup de pied, l’envoya au loin. Elle éclata sur l’escalier tout proche. La main qui, l’instant d’avant, la tenait respectueusement, gisait sur le sol, mutilée. Les doigts étaient de la charpie.

Le tortionnaire souriait. Une brume de poussière de pierre flottait autour de lui. L’écho des chocs résonnait entre les murs de la cour. Le religieux, décapité, amputé des deux bras, dévêtu d’une partie de sa tunique, attendait le bon vouloir de son bourreau, le corps à moitié éventré. Un œil bleu, à la petite pupille noire, peint sur l’un des débris effrités qui jonchaient l’herbe, fixait inutilement l’horizon. La torture cessa un  instant. L’homme reprenait son souffle. Il sentait sa hargne moins dévastatrice que tout à l’heure. Mais il empoigna à nouveau avec délice l’engin de mort et l’envoya brutalement sur la pierre. Curieusement, aucun morceau ne tomba. Mais une fente apparut. Un bloc se détacha. Un deuxième coup de masse dégagea un autre bloc. Tout le bas du corps s’ouvrait comme s’il perdait une carapace. Une simple secousse suffit à faire s’écrouler les deux  coques qui se brisèrent par terre. Le saint était mort. En miette aux pieds de l’homme.

Celui-ci enrageait d’avoir déjà perdu son souffre-douleur. Il regardait autour de lui, haletant comme un fauve. Sa rage grondait encore en lui. Besoin de frapper. Besoin de détruire. Il allait s’emparer du marteau pour fracasser les grosses coquilles de pierre qui gisaient, démantelées, des deux côtés de la statue assassinée…

Quand soudain, il la vit.

Une seconde sculpture.

La statue brisée en avait révélé une autre. Plus petite. Logée à l’intérieur de la première. L’homme s’accroupit et, d’une main calme, enleva les quelques pièces de l’ancienne sculpture qui s’accrochaient encore à la partie inférieure. Il balaya doucement, avec les doigts, les débris autour de l’œuvre qu’il venait de mettre à jour. Toute agressivité de sa part s’était évanouie. Il se releva et fit quelques pas en arrière. La cour lui parut immense. Comme écartelée de tous les côtés. Déformée par l’angle de prise de vue. Il semblait lui-même avoir grandi. Etait-ce ainsi que le voyait la sculpture qui venait d’émerger ? Eblouie par la brutale lumière du jour ? Ecrasée par ce large monde qui soudain s’offrait à elle ?

Il s’accroupit à nouveau, mais, impressionné, n’osait ni s’approcher ni la toucher. Il dégagea son front des mèches humides de sueur et pensa qu’il devait avoir l’air minable avec sa barbe de huit jours et ses yeux encore injectés de sang. Il s’assit sur un coin de pelouse, évitant les gestes brusques comme s’il ne voulait pas l’effrayer.

Elle semblait avoir été façonnée tout récemment. Ses lignes douces s’arrondissaient dans l’espace et ses courbes donnaient l’impression de se déformer dès qu’on la regardait trop longuement. Elle était corps de femme. Même si les volumes n’étaient  qu’abstraction. L’homme n’aurait su dire de quel élément elle était faite. A priori, de terre glaise. Pas encore passée à la cuisson. Mais elle était si claire. Si marbrée, aussi. On aurait pu pensé à une pierre polie et vernie… Intimidé, il se décida à tendre le bras et à l’effleurer de la paume. La matière l’étonna. Tiède, ferme, sans dureté. Lisse, mais comme duveteuse. Non, il ne s’agissait pas de peau. Il en avait douté un moment. Mais, non, décidément, il n’y avait pas de vie là-dedans. Du moins aucune vie telle qu’il la connaissait. Il aventura davantage sa main et osa caresser les formes harmonieuses de la sculpture. Elles étaient si simples. Sans détour. Et pourtant si parfaites.

Il se leva, poussa du pied les quelques restes ruinés du vieux saint et, résolument, se baissa pour saisir la nouvelle venue. Il fallait lui offrir une place digne de sa beauté. Son poids l’étonna. Elle était lourde. Ce qui confirma son idée d’une œuvre en pierre. Le dit de se rassurer, sans doute. Dans ses bras, il eut l’impression qu’elle se blottissait, confiante. La sculpture s’apprivoisait. Et l’homme s’apaisait.

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 Foliation

Vraiment, cet arbuste buissonnant n’avait rien d’extraordinaire. Un arbuste.

Planté par les anciens propriétaires de la maison, il occupait une place modeste dans le jardin.

Consciencieusement, il bourgeonnait au printemps, verdoyait en été, jaunissait en automne et étirait ses maigres petites branches en hiver. De taille moyenne, il semblait ne pas avoir changé depuis des années. Avait-il pris quelques centimètres ? Agnès n’aurait su le dire. Elle ne le surveillait pas.

Certes, elle le voyait de son atelier de sculpteur, mais sans plus. Elle ne lui accordait un regard (agacé) qu’à la saison où il perdait ses feuilles. Le parterre nécessitait alors un ratissage. Or, Agnès n’avait aucun goût pour le jardinage. Le seul avantage qu’elle reconnaissait à son jardin, c’est qu’il lui procurait une certaine surface de liberté, un cercle de protection…Voilà tout.

Pourquoi, ce jour-là, leva-t-elle les yeux de sa table de travail, derrière la verrière? Pour la première fois, l’arbuste attirait son regard. Elle l’observa un moment, tout en triturant sa boule de glaise. Quelque chose avait changé dans l’aspect des feuilles. Un détail infime. Mais lequel?

On était en juin. La végétation était au meilleur de sa forme. Et cependant le vert de la plante lui paraissait différent. Etait-il malade ce petit arbre chétif ? Elle se promit de regarder de plus près la prochaine fois qu’elle sortirait. Plusieurs fois elle oublia. Un soir, enfin, en traversant le jardin, elle se pencha sur son cas. Effectivement, le vert habituel des feuilles s’était modifié. Plus terne? Tirant davantage sur le brun? Agnès hésitait, connaissant mal la couleur originelle.

Le lendemain, elle posa la question à un voisin qui consacrait au jardinage une grande partie de sa vie de retraité. Pensait-il que ce buisson était atteint d’une maladie? Il examina le patient et son diagnostic fut net : non, la plante était saine. Il n’en dit pas plus long. Mais l’inquiétude se lisait sur son visage. Et, dorénavant, il viendrait chaque matin constater les métamorphoses de l’arbrisseau. Car, l’affaire ne faisait que commencer.

Agnès se prit d’affection pour ces moments quotidiens où le voisin, l’arbuste et elle communiaient dans une histoire qui, finalement, devenait une drôle d’histoire…

Les changements ne se manifestaient pas de façon régulière. Plusieurs semaines pouvaient passer sans que rien ne se produise. Et puis, soudain, les choses se précipitaient. Après la couleur, c’est la forme des feuilles qui se modifia. Elles s’arrondissaient. Elles s’étalaient. Il semblait même qu’elles se redressaient et qu’elles grandissaient.

De son atelier, Agnès ne perdait pas une miette de cette évolution. Elle en prenait régulièrement des photos. Le voisin, lui, n’appréciait pas du tout cette transformation qu’il ne trouvait décrite dans aucun magazine de jardinage, ni même sur les sites Internet spécialisés qu’il consultait goulûment…Cette plante les narguait. Elle avait l’air en pleine forme et, sans traitement aucun, montrait bonne mine et port altier. De plus en plus, ses feuilles se tenaient comme des mains ouvertes, la paume tournée vers le ciel. Légèrement creusées au centre. Comme des coupelles. Agnès aimait leurs reflets mordorés. Au toucher, elles semblaient avoir épaissi. En tout cas, elles ne baissaient plus du nez. Le voisin continuait de se poser des questions et d’émettre des suppositions. Agnès, elle, souriait de ses préoccupations et ne faisait que noter avec plaisir le nouvel aspect de cette belle chose végétale. On aurait presque oublié son caractère naturel…Le tronc et les petites branches grêles avaient pris une certaine fermeté. Agnès passait ses doigts sur le bois lisse et légèrement brillant. Et, en s’éloignant vers la maison, elle se retournait pour admirer l’ensemble vert bronze, du plus bel effet dans le parterre. Très décoratif, pensait-elle. Peut-être même plus…Il y avait là une beauté étrange qui commençait à naître…Et qui la rendait heureuse .

L’été avait laissé la place à l’automne. Mais l’arbuste n’avait visiblement pas l’intention de jaunir ses feuilles ni de les perdre. Au contraire, elles rayonnaient d’une vie forte et pleine. Le vent n’avait même plus de pouvoir sur elles. Les grosses bourrasques les faisaient à peine frémir.

Un matin, Agnès était penchée sur une œuvre qu’on lui avait commandé et qu’elle avait de la peine à terminer. Toujours insatisfaite du résultat. (Décidément, elle détestait les commandes). Un petit bruit régulier occupait ses oreilles depuis un moment, dont elle n’avait pas tout à fait conscience. Il provenait de l’extérieur. Elle réalisa qu’en fait il pleuvait. Une bonne grosse pluie d’automne. Machinalement, elle jeta un œil à l’arbuste et comprit que le bruit entendu était celui des gouttes qui l’arrosaient. Un crépitement. Presque un son de clochettes. Ou quelques cymbales qui tintent…Oubliant le parapluie, Agnès se précipita auprès de son arbrisseau mutant, qu’elle négligeait depuis une bonne semaine. Le voisin était parti en voyage et par conséquent, lui aussi, avait abandonné la surveillance. Elle caressa du doigt une feuille mouillée. Le froid l’étonna. Elle la tapota du bout de l’ongle pour l’entendre sonner comme un petit plat de métal. Sa main enserra le tronc qui avait encore pris du volume. Ce n’était plus du bois, Agnès en était sûre. Une sorte de résine peut-être. Elle se baissa pour examiner la base. L’arbuste n’était plus enterré mais reposait sur le sol à l’aide d’un large socle, tel un fin plateau. Là encore, une matière nouvelle était apparue, qui n’avait plus rien d’organique. On ne voyait aucune trace de son déracinement. La terre n’avait pas changé d’aspect autour du pied… Agnès courut chercher son appareil photo. Elle sentait une excitation très agréable l’envahir.

Le lendemain, le client est venu voir l’avancée du travail sur la statue en commande. Pas encore terminée ? Il a semblé déçu.

En repartant, il a marqué un temps d’arrêt devant l’arbuste métamorphosé. « Cette sculpture est de vous, bien sûr? Sacrées lignes ! Belle harmonie ! Et un mélange de matières étonnant ! C’est superbe ! Est-ce que c’est une maquette pour une œuvre  monumentale ? Elle m’intéresse, vous savez ! On en reparlera! A bientôt ! »

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série d’art (3ème mouvement)

J’ai regroupé sous ce titre « Série d’art » quelques textes que j’avais écrits de-ci de-là (ou que j’ai extraits d’autres petites choses que j’avais pondues) et qui ont l’art pour sujet commun, puisque tel est le thème de mon blog.  « Série d’art » est sous forme de « mouvements », comme de la musique…Voici le 3ème, avec deux textes. (sinon, à lire ailleurs dans mon blog si ça vous dit)

Douleur

Sa douleur était grise.

Un gris poisseux, comme un cerveau dans le formol ou un vieil asphalte usager.

Et sa douleur était grumeleuse. Filandreuse. Serpillière morte souillée de sable mouillé. Terre glaise saturée de poussière collée.

Il connaissait la couleur et la consistance de sa douleur, parce qu’il en exhumait régulièrement des lambeaux.

Pour cette extraction, de l’extrême fond de son intime, il avait sa méthode personnelle, gardée secrète.  « Question de concentration ! Et de connexion !» disait-il, mystérieux.

Quand il avait réussi à extirper des morceaux de sa douleur, il rayonnait…« ça a déchiré cette nuit ! J’ai été la chercher loin, celle-là ! Tiens ! Elle est encore chaude ! » Et il montrait, sur son établi de sculpteur, une forme enveloppée dans un linge humide.

En général, à ce moment-là, un silence s’installait. Il contemplait la petite masse cachée sous le tissu, qui m’évoquait irrésistiblement un fœtus emmailloté.

Je voyais ses mains vibrer légèrement. Tremblantes de l’effort fourni lors de l’exhumation ? Ou tremblantes d’impatience pour la suite ?

Allez ! Viens ! Je te montre mes petites dernières ! disait-il enfin, s’ébrouant d’une léthargie singulière. Et le voilà lancé dans une visite guidée de son atelier, oubliant les œuvres habituelles pour ne m’expliquer que ses « nouvelles douleurs ».

En effet, l’étrange matière interne, mise au jour par cet homme de génie, devenait sculpture sous ses doigts. Il réalisait des figurines. Je dis « figurines » parce que je n’ai pas d’autre mot à ma disposition pour désigner ces petites silhouettes torturées.  Lui, il les appelait ses « petites douleurs ». Je modèle « ça » aussi facilement que de la terre chamottées…affirmait-il. Touche, comme c’est sablonneux et fin sous les doigts, me disait-il en me glissant un bout de matière grise (?) dans la main. Je frémissais au contact de cette chose que je savais irréelle, inconcevable…Et pourtant, je me mettais moi aussi à rouler et à pétrir…Quelques fibres ténues, quelques grumeaux imperceptibles en faisait une matière pas vraiment homogène. Mais si douce…Le sculpteur de douleurs, modelait tout cela, colorait et cuisait à haute température.

Et tu sais ce que je leur réponds à ceux qui me questionnent sur le matériau utilisé…(Et ils me croient, en plus ! rigolait-il)

Je leur dis : mon matériau ? Ben, ce sont mes excréments !

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Installation

Vous entrez dans l’exposition. Une salle immense à charpente métallique. Glaciale. Grise. Au milieu, deux blocs aux murs de béton grossier, pourvus chacun d’une seule ouverture étroite. Telles des logements sans fenêtre. Vous vous engouffrez dans le premier.

Dès l’ entrée, vous êtes saisi par une masse épaisse autour de vous, mais qui cède quand vous progressez.  Vous avancez, pris dans cette sorte de mousse qui moule votre corps mais ne vous gêne pas pour avancer. Qui se déforme au fur et à mesure que vous vous déplacez. Mi-spongieuse, mi-caoutchouteuse. Cet énorme volume vous enserre jusqu’au cou. La tête dépasse. Devant vous, une surface bleue, partie supérieure de ce bloc géant de mousse (ou autre matériau que vous ne connaissez pas).  Vous marchez, sentant à peine la résistance de la chose, mais appréciant sa douce pression partout sur votre corps. Une pression mouvante dont vous percevez le petit chuintement. Ce n’est pas rugueux et vous glissez aisément contre cet étrange élément, qui semble vouloir vous garder prisonnier tout en vous laissant la liberté d’évoluer.  Vous tentez de tourner la tête pour voir l’empreinte derrière vous.  Peu de traces. Cet océan bleu se referme vite et reprend son volume initial.

Quand vous quittez la pièce, vous sentez encore sur vous les mille mains qui vous massaient.  Ce n’est qu’au bout de quelques minutes que vous songez à jeter un œil sur vos vêtements, de crainte de les voir tachés ou froissés par cette nage étrange que vous venez d’effectuer.  Mais non.  La mer souple et massive qui vous a porté n’a rien abîmé.

Vous ressortez de là tout frémissant. La seconde pièce vous attend.

Une lueur pâle et citronnée y règne.  Vous pénétrez dans une sorte de forêt faite de grandes bandes de tissu blanc, en forme de plumes géantes, suspendues au plafond et qui vous descendent jusqu’aux genoux. Parfois, remplacées par de longs rubans de voile immaculés ou de fines lanières de laine mohair. Vous avancez dans ce réseau serré de lianes textiles qui se mouvent doucement sur votre passage.  Vous regrettez d’être autant habillé, devinant les caresses de ces tiges arachnéennes sur votre corps. Vous marchez lentement, votre visage offert aux doux chatouillements. Parfois, vous vous retournez pour voir le sillon tracé par votre passage. Là encore, à peine perceptible.  Juste une légère ondulation qui fait vibrer la lumière et ne fait entendre qu’un faible froufrou. En émergeant de ce dédale, vous gardez l’agréable impression du contact des matières sur vous.

Quelqu’un vous indique alors une troisième partie de l’exposition, que vous n’avez pas encore remarquée.

C’est un couloir. Vous y entrez prudemment et recevez aussitôt, venues du plafond, une myriade de petites billes transparentes qui rebondissent sur vos vêtements avant de rouler au sol.  Vous faites un pas en avant. La grêle tombe serrée. Mais les gouttes sont si légères que vous ne les sentez pas. Vous avancez à l’aveugle sous cette averse d’orage. Le rideau devant vous est compacte. Vous clignez parfois des yeux car des gouttes vous glissent sur le visage. Vous tentez, par curiosité, d’en saisir quelques unes. Sans doute du polystyrène ou une matière du même genre. Par terre, les petites bulles blanchâtres s’éparpillent en sautillant, mais elles ne s’entassent pas, absorbées, semble-t-il, par un système d’aspiration au bas des cloisons.Vous écoutez l’infime sifflement que fait cette étrange pluie sèche et vous vous arrêtez par moments pour vous ébrouer, croyant voir s’accrocher des gouttes à vos cheveux ou à vos habits. Vous vous étonnez bêtement de ne pas avoir froid et, surtout, de ne pas être mouillé. Évidemment non, vous n’êtes pas mouillé.  Votre raison vous le dit. Mais ce décalage entre votre propre réalité et les éléments extérieurs vous dérangent.  Pas de conséquence logique.  C’est gênant. Mais délicieux aussi… L’incohérence toute relative de la situation vous plaît.  Vous sortez du couloir presque à regret. La pluie s’arrête net.

Vous constatez alors que cette fausse giboulée vous a lavé des sensations agréables des deux premières installations.  –Dommage- dites-vous.


[l1]

Série d’art (deuxième mouvement)

Suite de mes petits textes sur le sujet « art » , en différents « mouvements » . Voici le deuxième, en deux textes.

Portrait

C’est quoi, ça ? crache-t-elle, agacée, louchant sur une petite toile étroite et longue. Bizarre, ce format, pense-t-elle, au moins un mètre de long sur, quoi ? vingt centimètres de large. Et criblée de taches de couleur, comme des espèces de tas minuscules, plus ou moins emmêlés. Ah ! Non, il ne va pas se mettre à l’abstrait lui aussi. Décidément, elle a de plus en plus de peine à comprendre son travail. Travail, oui. Car il ose dire Je vais travailler en entrant dans son atelier. Travailler à quoi ? Elle n’a jamais pu concéder que peindre était un travail. Tout au plus un loisir, un violon d’Ingres, un passe-temps. Un truc de paresseux, quoi. Elle a un mari oisif. Et ça l’énerve souverainement.

C’est un portrait, lance-t-il du fond de la pièce. Un portrait ? articule-t-elle d’une voix de trompette. Ces crottes colorées, un portrait ? Tu veux bien m’expliquer ? Ouais, si tu y tiens…lâche-t-il mollement.

Il émerge de son placard à pots et pinceaux, traîne ses vieilles baskets maculées jusqu’à son épouse, extirpe un grand châssis couvert de peinture et le place sur un chevalet. Bon ! Je te raconte ? Ok, mais fais vite, je n’ai pas que ça à faire, marmonne-t-elle en jetant un œil appuyé sur sa montre. Il hausse les épaules. Regarde ! Sur cette toile, j’ai peint un visage. Ah ? Je ne vois pas grand chose, c’est tout sale. Un visage, tu dis ? Mais tu l’as effacé, non ? C’est tout barbouillé. Surpris de cette (bonne) réaction, il esquisse un léger sourire plus confiant. Oui ! C’est presque ça ! J’ai utilisé une pâte très liquide pour qu’elle coule au fur et à mesure de l’exécution. Suffisamment fluide pour qu’elle glisse, tout en me laissant le temps de peindre le portrait, tu comprends ? Je laissais dégouliner lentement…Le front, le nez, les joues, les yeux, la bouche, le menton…Tout s’effondrait, se délitait doucement. Ça fondait comme glace à la vanille sur plaque chauffante. Les lignes se désagrégeaient. Tu suis ?

Il s’emballe, trop heureux de revivre ces moments-là. Et quand la pâte atteignait le bord inférieur du châssis, je la laissais continuer sa route…Dans le vide. Dessous, j’avais déposé cette petite toile longue qui recevait les gouttes. Là-haut, les traits se liquéfiaient. Les pigments se mélangeaient. Les noirs des cheveux venaient se mêler aux rouges de peau et de lèvres, aux verts et bruns des ombres…Et je recueillais les gouttes de visage. Elles formaient une frise. Ou un chapelet…

Le résultat me plaît bien. Qu’est-ce que tu en penses, toi ? Interroge-t- il timidement. Elle se tait, contemplant la toile qui a tant pleuré. Qui n’est plus qu’une grande dégoulinante informe. Tu vas conserver quoi? Le tableau crasseux ou cette chose-là ? dit-elle, désignant d’un doigt dubitatif la frise colorée. Il se penche. Pour moi, le portrait, c’est ce long réceptacle, tu vois ? Ce qui reste de la lente destruction du premier…Elle se détourne, abattue. Se dirige vers la porte. Puis, dans un petit claquement de talons, se retourne à demi et lance, désinvolte, Au fait ! C’était le portrait de qui ?

Mais de toi, chérie.

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Cérébral

Je crois que j’ai crié. Et puis, j’ai vite étouffé mon cri. Est-ce que je voulais éviter d’alerter Christine dans l’immédiat ? Est-ce que je souhaitais garder pour moi seul –au moins un instant- cette étonnante découverte ?

J’ai posé la main sur ma bouche, dans un geste de retenue, mais qui pouvait aussi bien être de stupéfaction ou d’admiration,.

Figé un moment, j’ai fini par me retourner doucement et refermer la porte de la pièce où je venais d’entrer. Sans bruit. Comme si je craignais de faire s’évanouir ce que j’avais entrevu . J’ai allumé. Le spectacle que j’avais surpris à la seule lueur des deux petites fenêtres grillagées était apparemment bien réel. Je m’immobilisai à nouveau. Prêt à m’enfuir pour recommencer l’opération et m’assurer que je ne rêvais pas. J’allais éteindre la lumière, quitter la pièce, fermer la porte, l’ouvrir à nouveau et…sûrement je me réveillerais.

En fait, je restai. Et j’écarquillai les yeux.

Au vrai, cette pièce était un garage, que Patrick avait transformé en atelier.     -Leur voiture, à lui et sa compagne Christine, trouvait place sous un abri dans le jardin-. Un garage aux murs  blancs sales, au sol en ciment gris et au mobilier restreint. Patrick n’y venait plus depuis au moins dix ans. De temps en temps, il m’annonçait, tout content, qu’il avait acheté quelques toiles vierges pour un prix dérisoire, -une affaire, Alain ! Je te mens pas !- ou quelques cadres dans une brocante, -j’aime bien ces vieilleries ! Il suffit de les nettoyer et de les rafistoler un peu. Je m’en servirai sûrement un jour.-  ou encore un lot de papiers en promotion au supermarché. Et tout cela s’entassait au garage-atelier. Patrick, mon ami peintre, ne travaillait plus. Il ne produisait plus. Sans qu’on n’en connaisse vraiment la raison. Il venait faire un brin de ménage tous les trois ou quatre mois dans cette pièce abandonnée. –Tout de même ! Que ce soit présentable !-

Même s’il n’avait plus rien à présenter…

Le garage. Ce garage que j’avais sous les yeux.

Le voilà soudain habillé de milliers de coups de pinceau.

Patrick avait tout peint. La pièce entière. Les murs, le sol, le plafond , les portes. Jusqu’à la vieille armoire.

Dans une étrange précipitation, mon regard avalait à toute vitesse le travail de mon ami. Inédit. Inconnu. Impensable. Je tournai autour de la pièce, fiévreux. Mettre en mémoire. Vite.  De peur que tout disparaisse comme par enchantement. Je reconnaissais son geste ample, sa palette violente, son amour de la matière généreuse.

J’avisai soudain les toiles, toujours sagement rangées par terre. Il ne les avait pas oubliées. Elles aussi vivaient de sa folle musique picturale. Les lignes s’enroulaient, les formes bougeaient en cadence, les couleurs chantaient…

J’étais pris de vertige.

Je trépignais sur place. Comment allait-on montrer cette débauche de génie à un public qui commençait  à désespérer de Patrick ? Une opération portes ouvertes à son atelier ? Ou casser les murs ? Casser les portes ? Casser l’armoire ? Tout emporter dans une galerie ?

Je me demandais où j’avais mis mon appareil photo. -Il faut que je photographie. Absolument-.

Je tournais en rond. Incapable de me décider. Que faire en premier ? Et une question me taraudait l’esprit, qui m’empêchait d’agir pour le moment. Une question à laquelle je pressentais une réponse improbable. Quand avait-il trouvé le temps de sortir tout cela ?

Combien d’heures avait-il mis pour couvrir toutes ces surfaces ?

Ce n’était pas possible. Pas possible.

Patrick était mort hier soir. A  22 h 30. Dans son salon. Assez brutalement. Un problème cardiaque qu’il traînait depuis des années et dont il ne se préoccupait guère. Christine m’avait appelé, affolée. Dans l’après-midi, nous avions fait tous les trois une petite visite à l’atelier déserté. Et, une fois de plus nous avions discuté de ce talent gâché. Il souriait. « Mais, j’ai tout dans ma tête ! Vous inquiétez pas ! Y a plus qu’à faire extraire tout cela ! » Il devenait songeur. Les yeux dans le vague, il répétait : « Tout est dans ma tête…Tout. ».

série d’art (1er mouvement)

Série d’art: des textes que j’ai écrits sur le thème de l’art. Des petites scènes, des petites histoires, des contes brefs…que sais-je. C’est une suite de « mouvements », comme en musique. Voici le premier, en 4 textes. Les autres sont sur mon blog, en rubrique textes persos.

Repainting

Epuisée, à deux heures du matin, elle vint s’effondrer sur la seule chaise de la salle. L’accrochage avait été éprouvant.

Assis par terre, il contemplait l’exposition depuis la porte d’entrée. La peinture de son amie avait quelque chose de vigoureux qui lui faisait plaisir. C’est épicé, se disait-il. Relevé !

Il sentit une main se poser sur son front, glisser le long de son nez, de ses lèvres, de son cou et déboutonner sa chemise. Il ferma les yeux, après un dernier regard à l’un des tableaux accroché non loin.

Et si, en faisant l’amour, ils allaient le peindre à nouveau ce tableau ?

Il sombra très vite dans une inconscience délicieuse et se sentit pris dans les entrelacs des pigments.

Il se coulait dans l’épaisseur de la matière. Il la contournait ou s’y enfonçait.

Le bleu était frais sur sa poitrine. Le noir plus lourd sur son ventre. Le gris se liquéfiait sur sa jambe. Sur son sexe, le jaune était éclatant. Une seule touche de soleil, là, au centre d’une cascade passionnée. Et les couleurs se précipitaient à l’intérieur. Elles tourbillonnaient en lui. Elles allaient fusionner. Une gerbe de flammèches vermillon jaillit comme un cri. Il sentit les paillettes d’étincelles brûlantes se poser une à une sur son visage et son torse.

Elles étaient écarlates.

Et de minuscules morceaux de sa peau ruisselaient en surface, sans douleur, laissant quelques cristallines traînées transparentes.

Il ouvrit les yeux.

Elle le regardait, penchée au-dessus de lui. Elle avait le regard humide de larmes. Repoussant pudiquement l’émotion, il questionna, amusé, Comment a-t-on fait pour redescendre du tableau et tomber sans se faire mal ?

Elle hocha la tête et, ironique lança : Tu as donc fait un mauvais rêve ?

-Non, au contraire ! J’ai eu un plaisir très coloré ! Comme jamais !

Il  l’embrassa. Comme un merci.

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Aéroformes

Le jour où j’ai découvert que l’air était matière, j’ai abandonné la pierre, la terre et le métal. Et j’ai bien fait, car ils me privent de tout depuis que je suis ici. Ils m’en veulent. Dès que je suis arrivé, ils m’ont refusé tous les outils, tous les matériaux que je leur réclamais. Quand vous serez guéri, on vous rendra votre matériel. Je ne dis plus rien maintenant. S’ils savaient comme je m’en moque de leurs interdictions! Je me mets au travail dès le réveil. L’air frais du matin, avant que les radiateurs ne chauffent trop la pièce, est parfait pour  réaliser les grosses masses. Je le pétris facilement. Dense entre mes paumes. Résistant juste comme il faut. Je rassemble un certain volume devant moi, et je prends plaisir à, doucement,  lui donner la forme d’une sphère, ou celle d’un cube. Pour m’assurer de sa taille, je l’enserre de mes bras et l’amène contre moi. Je sens sa présence ferme et souple. Si quelqu’un entre, je pose mes mains sur mes genoux, sage comme une image. Vous n’oublierez pas vos médicaments. Oui, madame. Je crains toujours qu’elle ne bouscule mon ouvrage en cours. Mais dès qu’elle s’approche, je le pousse discrètement de quelques centimètres. Et ça suffit. Je n’ai jamais eu de dégats.

A 10 heures, l’air devient très malléable. J’enfonce mes doigts dans la masse que j’ai confectionnée. Puis je la lisse. Je la palpe. Je la tapote.

A midi, après un temps de repos, je débute un travail plus délicat. L’air a tiédi et il a maintenant quelque chose de fluide. Je l’étire comme du verre en fusion. Il peut faire de longs filaments, au gré de mes envies. J’affine la forme. Je l’allonge.

Au début, j’étais maladroit, établissant des rapports de force avec l’air, ou le manipulant trop violemment. Mes gestes étaient trop vifs, trop saccadés. J’ai compris peu à peu combien il fallait de relâchement, d’élasticité et de relative douceur pour sculpter l’air. Les mains doivent être toujours un peu fermées, comme arrondies, pour mieux comprimer et malaxer le volume.

Et si la matière venait à me manquer ? C’est mon angoisse. Mais j’ai l’impression que l’air se renouvelle dans ma chambre. Peut-être au moment où la porte s’ouvre. C’est assez rare, mais je pense que c’est suffisant. La fenêtre, elle, est bien trop haute pour que je puisse l’atteindre. Et d’ailleurs, je crois qu’on ne peut pas l’ouvrir. Je suis sûre qu’ils ne veulent pas que je l’ouvre. Dommage, car je crois que, dehors, l’air a une autre consistance. Je l’imagine fin et aérien, avec peut-être quelques poussières de paillettes. A peine granuleux sous les doigts. Tellement  léger, en tout cas. Facile à travailler. J’aurais fait de belles choses avec. Tant pis. Je me contenterai de mon air, de celui que je connais bien, de celui de ma chambre.

Avec lui j’ai déjà réalisé dix objets.

Je les ai suspendus au plafond. Personne ne les dérange. Personne ne les connaît.

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Coups de rouge

Happée. Propulsée. Elle se laissait faire. Le maître décidait. La jambe gainée de fin cuir rouge, elle bondissait, légère.  En suspension dans l’air un court instant, elle retombait en douceur sur le sol pâteux. Celui-ci avait de longues traînées grisâtres, des petits cratères bruns et des aplats noirs de noir…Elle le sentait à peine résistant sous ses pas de danseuse. Seules quelques cassures, comme des crêtes montagneuses en miniature, lui donnaient la sensation  d’être fermes et coupantes sous le pied. A chaque sautillement, sa jupette rouge, à l’ourlet savamment effiloché, se soulevait un peu . Elle agrippait son petit bonnet de laine écarlate qui lui cachait les cheveux et les oreilles. Non, il ne s’envolait pas, bien moulé sur le crâne. Soudain, elle s’affaissa sur une pente d’une teinte plus foncée encore que le restant du décor et elle se sentit glisser irrésistiblement vers le bas. Un tobogan lisse qui la faisait dévaler très vite. Elle posa ses mains étalées des deux côtés de son corps, étendit les jambes, cala ses talons devant elle et attendit que cesse cette grande descente. Elle finit par décoller. Le vide sous elle. Un vaste bond dans l’espace. Elle ferma les yeux, certaine que déjà s’achevait son existence éphémère. Une dernière impression de chuter à vive allure, de toucher une surface froide et elle s’enfonça dans l’eau du gobelet qu’elle teinta aussitôt de rouge.

Le peintre lâcha le pinceau.

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Musée

Je m’étais assoupie à l’intérieur du petit paysage. Le banc de velours rouge sur lequel j’étais assise occupait le centre de la salle. J’avais laissé partir mes parents arpenter le reste du musée. J’avais prétexté mon envie de prendre quelques croquis de cette Vierge à l’Enfant. En fait, je m’étais concentrée sur le second plan. J’avais fini par y entrer. Un grand rocher en forme de pain de sucre s’approchait de moi, jusqu’à m’effleurer. La douceur de son roc bleuté m’étonna. Instinctivement, j’écartai les jambes. Peut-être aurais-je aimé qu’il me pénétrât…Mais il me contourna. Un éclair de lucidité me fit vite refermer les jambes. Qu’allait penser de moi la foule des visiteurs qui traînait des pieds autour du banc ?

En face, une longue plaine sèche s’enroulait. Bleutée comme le roc. Un petit arbre rondelet s’enfuyait sur ma droite. Un autre, gringalet, épanoui en son sommet, venait à moi. J’amorçais doucement une courte rotation pour embrasser la vue. D’autres rochers émergeaient ici et là d’un sol laiteux. Figurant quelques constructions en ruine. Pas de Vierge à l’Enfant. Même dans mon dos. Un instant, l’angoisse me submergea. J’étais seule dans ce paysage clos, perdue dans une lumière d’aube. Le bruissement des visiteurs du musée me rassura. La foule était toujours là. Le fond du tableau avait repris son mouvement. De gros blocs défilaient. Ils devenaient de plus en plus carton pâte. Le paysage devenait décor. Je sentais que j’allais bientôt en être expulsée…

La voix de papa me rappela à l’ordre. « Alors, ces croquis ? » Il se pencha sur mon carnet et me dit, un peu déçu, « ah ! Tu n’as fait que l’arrière-plan… » Et, condescendant, il ajouta « remarque, ces paysages de fond de tableaux sont intéressants, ça vaudrait le coup d’en faire une étude… »

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