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Les effarés de Maxime Frairot

MaximeMaxime2Je rappelle que cette catégorie « textes en résonance » contient des choses écrites par moi, librement, inspirées par l’œuvre en question (en général je n’écris que sur des œuvres que j’apprécie!)

On nous croirait tous sortis d’un moule. Ou peut-être avons-nous séjourné dans quelque tuyau étriqué. Comme si on nous avait coulés dans des conduits, par paquets de dix ou de cent. Des gaines de chauffage ou autre ventilation. Serrés, coincés, nous nous serions extirpés tant bien que mal de tout ça.

Nous voilà marqués à vie.

Je sais que mon visage semble avoir été écrabouillé entre les mâchoires de je ne sais quel étau. Pareil pour mes compagnons de route.

Moi, je suis pâle comme une morte, mais j’en ai vu des rubiconds, des jaunes citron ou des gris souris. Une vraie troupe de clowns …

L’œil hagard, nous sommes tous des effarés.

Habitués à vivre en espace exigu, nous tenons le moins de place possible. La tête rentrée dans les épaules, les bras rachitiques ou racornis…Nous sommes entassés, empilés, emboîtés.

Parfois, je me demande si nous n’avons pas vécu aussi enfermés dans de vieilles armoires. Sinon, où aurions-nous dégotté tous ces tissus ringards qui nous habillent de bric et de broc ? Ces carreaux Vichy façon nappe de bistrot, ces rayures et petits pois façon papiers peints d’antan ? Moi, je porte une espèce de blouse-tablier de grand-mère qui ne va guère avec ma bouche pulpeuse (que j’aime souligner de rouge à lèvre). Et Marcel est affublé d’une chemise de bagnard ou de malade mental, assortie d’une cravate totalement démodée. Ma copine Julie, elle, est vêtue d’un patchwork débile et cacophonique.

J’en ai assez d’avancer avec cette bande de neuneus. Ils me collent. Me poussent. Me bousculent.

Quelque part, on nous a piégés, c’est sûr. Piège à rats.

Nous sommes propulsés en ligne droite, raides comme des piquets (il n’y a que nos yeux et nos genoux qui font des ronds…), craintifs, tendus et soumis.

Je sens que je vais bientôt crier. Tenter une sortie. Me désempêtrer de cet amas humain. Réapprendre à tourner la tête. A me déhancher et à zigzaguer toute seule.

Mais, malgré tout, je me demande si mes congénères ne vont pas me manquer…

Les charmes de Michéli !

charme 23Ce sont des créatures, entre monstres aquatiques et dragons préhistoriques. Mutantes. Elles se contorsionnent, se tordent et se tortillent. Sortent leurs tentacules, font bailler leurs plaies béantes, gonflent leurs tumeurs douloureuses.

Elles sont carcasses à la peau fripée, à la croûte crevassée, comme des mues de vieux lézards primitifs. Il leur pousse des appendices inconnus, des poils impossibles…Venues de nulle part, elles flottent entre deux eaux, en profondeur, loin de la lumière solaire.

Elles dansent encore parce qu’elles sont vivantes. Elles ont traversé les temps et connu tous les assassinats, mais elles sont vivantes. Déformées, défigurées, mutilées, déchiquetées, mais vivantes. La sève coule encore en elles. Forte et résistante.

Et, tu sais, si tu te déshabilles. Si tu enlèves tes beaux habits du dimanche. Et que tu as le courage de te regarder dans le miroir du vrai, tu verras que tu leur ressembles à ces créatures de Claude Michéli… Avec tes grosses cicatrices de vie. Avec tes nœuds et tes blessures. Avec tes verrues et tes écailles. Tout ce que l’existence t’a distribué ou que tu t’es fabriqué toi-même.

Laisse tomber le costume chic, les lunettes noires, le fond de teint et le cheveu coloré. Tu es bel et bien un être difforme, boursoufflé, griffé et dévoré par la vie, plein de bosses et de bleus, borgne et boiteux. Tu grimaces et tu tousses. Il faut le savoir. Et la vie continue…C’est son rôle de te marquer ainsi.

 

A Céline Emorine et ses dessins

Déjà le présent est devenu passé. J’ai vu passer quelqu’un. Je l’ai entrevu. Déjà deux images se superposent. Quelqu’un d’autre est arrivé. J’entrecroise leurs souvenirs.

La vie est un tourbillon.

Je rencontre et il ne reste que la trace. Même celle-ci se recouvre de la suivante.

La vie avance. La vie bouge.

Le sourire se transforme instantanément en grimace. Ou l’inverse. Les yeux se ferment alors qu’on les croyait encore ouverts.

La vie s’active.

On se retourne. On se couche. On se lève. On aime. On se plie. On se redresse. On court.

Le mouvement est vital.

On tue. On pleure. On ramasse un blessé. On se bat. On plonge. On nage. On éclate de vie.

Emorine

Même si elle n’a pas le temps de devenir autre chose qu’une esquisse, la danse de nos corps est irremplaçable. Elle a la perfection du croquis qu’on n’efface pas et qui attend déjà le suivant.

On aime l’urgence de nos vies.

(mai 2010)

Le monde est une vaste patinoire (C.Scellier)

Le monde est une vaste patinoire.

Et les petits êtres de Catherine Scellier s’y aventurent avec témérité. Toujours à la limite du déséquilibre – ils ne sont pas du genre à se laisser tomber- ils évoluent fièrement sur la surface glissante de leur nouvelle vie. Une telle hardiesse ! Et quelle allure !

Ils arrivent sans doute du bout du temps dont ils ont franchi les failles : ils en sont parfois encore tout aplatis…Ils ont dû se frotter aux stratosphères des âges : ils en ont gardé quelques traces de feu…

Et ils avancent. Ils bougent. Comme s’ils avaient compris que le statisme est mortel.

Le mouvement est leur essence.

Ils ont le dynamisme des commencements. L’énergie des naissances. Ou des renaissances.

On a failli d’ailleurs assister à leur mutation. Il n’y a pas si longtemps. D’une matière organique qu’on croyait morte, bois ou os, ont jailli des membres, graciles et un rien puériles. Et puis, de cette matière, a émergé aussi une tête. Le cri primitif demeure encore sur certains visages. Pour d’autres, c’est  déjà le sourire de l’apaisement (Catherine Scellier a ses anges de Reims à elle !). La vie s’est extirpée tant bien que mal de la substance inerte. Peut-être avec violence et souffrance. Mais quelle réussite !cathScellier

Asexuées, hybrides, parfois multicéphales, les créatures de Catherine Scellier sont visiblement en recherche. Elles n’ont pas achevé leur métamorphose. Pas vraiment encore la tête sur les épaules et les pieds sur terre !  Elles ne sont pas parfaites ! Tant mieux ! Elles ne sont pas sérieuses, pas installées, pas réglementées…et c’est ça leur séduction, entre autre ! Elles portent  en elles quelque chose de pur, de vrai et de franc. Sans hypocrisie. Sans artifice.

La poésie du balbutiement !

On aime les petits êtres sculptés par Catherine Scellier parce qu’ils sont  toutes nos folies refoulées, tous nos cris retenus, toutes nos vies manquées…

Le tisseur de noir, Thierry Bardet

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Le noir est matière malléable. Ici, l’artiste l’étire jusqu’à la transparence.

Effilé, distendu, le noir laisse filtrer une lueur qui sourd là-bas, loin, au fond du tableau.

Le noir révèle sa texture secrète. On va oser se faufiler entre ses fibres…

Et soudain le noir sonne, vibre, parle…Le noir est musical.

Suivant la densité du maillage, les notes tintent claires. Parfois plus graves.

On effleure les cordes en passant. Elles oscillent, fragiles.

Le vibrato du noir…

Dans ce réseau sensible, on avance peu à peu vers la lumière.

Et l’on comprend bientôt que le noir lui-même en est la source…

Le noir engendre sa propre lumière.

Une fois de plus, pardon pour l’horrible qualité de la photo! Juste pour vous donner une idée…(Et cliquez dessus pour agrandir en deux fois)

Les toiles de Karine Lemonnier

J’y suis entrée…

Quelque chose de l’Italie que j’ai tant arpentée dans mon enfance. Un parfum de mur humide, à Pompéi, que je visitais sous la pluie d’automne, avec des portes franchies à ciel ouvert, dont les encadrements étaient si finement décorés. J’y suis encore. Un rouge indéfinissable, que je trouve chaudement érotique, parce que pompéien !…Mais aussi le bleu divin à la Giotto. Ces couleurs mariées intimement au mortier. Complexes et pleines, et pourtant tellement transparentes…Si fresco ! Karine Lemonnier crée un étonnant Quattrocento contemporain.

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Et les petits paysages lointains. En silhouettes de paysages. Cités lacustres, cités célestes. Fantômes d’arbres et de bâtiments. Rencontres à peine esquissées de personnages en action. Je les scrutais dans les arrière-plans de Mantegna ou, plus tard dans les musées, sur les toiles de Memlinc ou du Maître de Flémalle.

Mais avec Karine Lemonnier, ces fonds de tableaux sont devenus le sujet principal. Des paysages posés dans le vide, qui défilent sur des passerelles, devant nos yeux de mémoire. Suspendus entre deux temps, entre deux espaces. Comme dessinés sur des lignes d’écriture (ou des portées musicales ?). Lignes de vies. Films de nos rêve et de nos souvenirs. Notre cinéma mental. Des bribes de nos carnets de route intérieurs.

Et puis, le voyage continue. Je pénètre dans des ksour, je passe des arches, des porches, des arcs en plein cintre… Je grimpe quelques escaliers acrobatiques pour passer d’étage en étage. Tout est de guingois dans cet équilibre architectural splendide.

Je crois même que je suis entrée par mégarde dans un village amérindien. Des échelles -de vrais fils d’araignées !- aident à franchir les différents niveaux. Parfois, je m’égare à nouveau quelque part en Italie, dans un théâtre antique, entre scène et décor.

Il m’arrive également de me laisser entraîner dans ces tourbillons étranges, ces disques mystérieux qui jouent les soleils rouges, les lunes ou les planètes. Ces cercles magiques auraient-ils le pouvoir de nous maintenir à l’intérieur des univers de Karine Lemonnier ?  Ces univers qu’on croit de façade…Mais qui possèdent des kilomètres de galeries et ouvrent sur des espaces infinis. 2009

Cliquer sur la photo en deux fois, pour l’agrandir et l’agrandir!

Karine Lemonnier est dans l’Yonne, son site: karinelemonnier.free.fr


Les Vies Froissées ou Boules de Vie

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Cinq textes écrits après avoir vu Les Vies Froissées ou Boules de Vie de Christine Delbecq. Engendrés par eux? Provoqués?    (Christine est artiste plasticienne. Elle est à St-Apollinaire)

un

Il suffit d’un regret. Un de ces petits regrets tout froid qui vous engourdit la vie. Et me voilà recroquevillée sur mes envies repliées.          Je regarde bêtement mes élans se racornir et mes rires se flétrir. Je vois aussi mes certitudes soudain faire des plis. Voilà que je me renfrogne. Que je me rapetisse. Et tout ça pour un loupé, quelque part derrière moi. Un non-vécu. Un non-être. Quelque chose qui n’a même pas existé…    Charogne de regret.

deux

A peine tu m’as touchée, je me suis fermée. Comme une carnassière. Je t’ai ingurgité et déchiqueté. Pour te garder dans mes antres les plus secrètes. Pour tout te garder. Jusqu’aux miettes de toi. J’ai construit des alvéoles, des cavernes, des terriers…                    Tu y vivras caché. Tu seras mon eau et mon air, mon sucre et mon vin. Plus rien de toi n’existera, car tu seras devenu moi. A la moindre tentative d’échappatoire, nous descendrons plus profond encore et les clapets se refermeront un à un derrière nous.           Tu mourras au monde à l’intérieur de moi.

trois

Un jour, on décide de se déplier. De ne plus avoir honte de ses visages cabossés, de ses années ridées, de ses recoins sombres…Bien sûr, on craint un peu les craquements de vieux carton sec et les jointures qui grincent en s’ouvrant. Si tout allait se déchirer ? Si les tissages laborieusement élaborés au fil du temps (vous savez, ces choses qui ne tiennent qu’à un fil) allaient lâcher ?        On y va doucement. Ça se défroisse petit à petit. Parfois, tout de même, un morceau s’échappe, tombe. Sans doute en raison d’une couture fragile (on avait mal filoché ça, non ?), ou d’une soudure inadaptée, ou d’un ciment trop frais. Tant pis. Il tombe.                 Et puis, on apprivoise peu à peu ce bonheur à vie déployée.                   Et c’est beaucoup mieux qu’avant.

quatre

Dérangé-rangé. Fouillis-foutoir. Gigantesque bibliothèque. Joli bric-à-brac. Entassé. Serré. Piles qui ne s’effondrent pas. J’ai mis ça où ? Ah ! J’avais oublié celui-là. Pyramides déséquilibrées. Bâti bancal. Se tiennent les uns les autres. Une pièce peut faire dégringoler les autres, si on cherche à l’extraire. Bureau encombré. Pas d’étagères. Pas de rayons. Pas de tiroirs. Superpositions. Solidité improbable. Solidarité des éléments entre eux. Ça déborde mais ça tient. N’importe quoi, n’importe où. Bien rempli. Accumulation-mélange. Mêlé-emmêlé. Il va bientôt me falloir une échelle pour atteindre les hauts de piles. Je vieillis. Mon espace sera bientôt plein. Le volume qui m’a été dévolu est presque rempli. Non, si je cherche bien, je déniche encore quelques places. Coincées-cachées. Et là, tout devant, je ne l’avais pas vu celle-là. Je pousse. J’appuie. J’ébranle. Ouf ! ça passe. Échafaudage incertain.             C’est donc tout ça ma vie ?

cinq

La vie ! La vie ! Ils n’ont que ça à la bouche ! Mais vous savez à quoi elle ressemble la vie ? A une chiure !           Bon, d’accord, à une chiure qui devient souvent autre chose après…             Mais, au départ, c’est juste ça. Un ridicule petit tas lamentable qui gît sur le trottoir. On a juste envie de marcher dessus. L’écrabouiller pour faire pchuit…           Bon, d’accord, si elle en réchappe, elle va peut-être se transformer en carrosse, comme une citrouille célèbre. Enfin, carrosse ! Elle ferait mieux de devenir- je sais pas moi- montagne russe, cité céleste ou désert d’Oubari.                Mais, oui, ça arrive. Il y a des vies qui s’ouvrent tout grand et se remplissent. Vous les voyez qui prennent du volume. Vous entendez leurs cloisons crisser en s’écartant. Vous voyez s’éclairer peu à peu toutes les faces des cubes et des prismes. Se garnir les pages des carnets. S’écarquiller, quoi !         Quand même, si vous permettez…        Certaines vies restent des chiures toute leur vie.

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Aline, des forces qui dormaient encore


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Aline Floch a exposé à Is-sur-Tille et à la galerie Nü Kösa (rue Berbisey, Dijon), à l’Hotel de Vogüe, à Gemeaux etc. J’en ai déjà parlé ici, en catégorie « retour d’expos ». Voici aujourd’hui un petit texte qui avait  envie de sortir de mon stylo

Aline a retrouvé les moments premiers…

Le monde venait de se mettre en marche. Quelque part, la pâte explosait. Tandis que s’écoulait le magma brûlant, dans une forte odeur de feu, de fumée et de soufre. Des pixels assourdissants pétaradaient. Et des milliards de tesselles jaillissaient…

Le monde éjaculait.

Des morceaux de matière se déchiquetaient en feux d’artifice. Etincelles molles, petites choses déchirées, cailloux incandescents. Une pluie de gouttes informes retombait sur le magma. Télescopage. Fusion. Cuisson. Et les éclaboussures de terre, de sable, de cendres, de poussière, soudain, se solidifiaient. La langue géante, magmateuse, avalait tout sur son passage. Et on entendait les petits morceaux pétrifiés se bousculer, cliqueter, craquer sous la masse sombre qui entraînait tout avec elle. Qui s’enroulait, ondulait, s’affalait ou se redressait…

Alors…

Quelques touches de couleur et bulles de transparence ont surnagé. Quelques lamelles. Quelques éclats. Comme sertis dans l’énorme masse. Cette matrice grise qui, peu à peu, se figeait…

Et donc…

Aline a retrouvé ces moments premiers

Elle en a choisi quelques fragments. Elle a découpé des morceaux de magma fossilisé, et réveillé les forces qui y dormaient encore…

2009